Le 25/03/2007


Le 25/03/2007

mis en ligne le 25 mars 2007

Lettre (version amendée) à Thierry Groensteen à propos de son livre "Un objet culturel non identifié" aux éditions de l’AN 2.

Passionnant ton bouquin ! Et je partage pour l’essentiel ta vision des choses. Je m’étonne de te découvrir aussi critique et avancé (je t’imaginais plus frileux et conservateur !). Mais tu gommes un peu trop les dimensions politiques et les rapports de force entre classes sociales, au profit des bobos et surtout de la petite bourgeoisie (apolitique ?) responsable à la fois de toutes les avancées et de tous les freinages. Cf. l’importance donné à la parole d’un J.C.Menu, au détriment d’autres voix plus essentielles à mon humble avis. Pas question non plus de la fantastique répression-régression politique et sociale que nous avons vécu, vivons encore.

Pour ce qui est de ma "disparition",(comme si je n’avais "JAMAIS existée"), cela pendant presque une décennie sans qui personne ne s’en formalise, je ne crois pas que ce soit un simple effet du "Marché" et des éditeurs. Je crois que le marché est une grosse pute qui suit le mouvement impulsé par la société (et ceux qui la dominent). Dans une société dominée par une hyper-bourgeoisie revancharde, haineuse, méprisante, les talents nationaux sont balayés au profit d’une soupe internationalisante (cf. les mangas, mélange batard d’occidentalité, de walt-disnieyserie et de japoniaiseries). La création (autorisée) est bourgeoise, élitaire, ou de pure distraction standardisée + ou - débilitante pour le troupeau, la masse.

Il y a eu un formidable recul d’un côté et une efficace reprise en main par les droites les plus réactionnaires de l’autre, et ça, dès 1984, quand les "socio-traîtres" ont trahi, sacrifiant le meilleur des forces populaires, de leur culture et de leur création au profit du tout tout-fric et de la gauche mondaine. Ces politiques-là se sont couchés, comme des femmes vénales, devant les Puissances de l’Argent. Les intellos institutionnels, dans leur majorité, ont suivi...

As-tu remarqué, mon cher Thierry, qu’il n’y a plus un seul homme à gauche pour la Présidentielle ? Par contre à droite, il n’y a que ça ! Et pas n’importe lesquels ! Un soldat "facho" : Le Pen. Un fils de "nazi" : Sarkozy. Un séducteur démagogue : Bayrou.

Je n’ai rien contre les femmes, bien au contraire, et je suis heureuse que les femmes soient représentées à la Présidentielle, et en nombre, mais en politique comme ailleurs, IL FAUT DU PERE ! Or, tout se passe comme s’il n’y avait plus de PERE à gauche (quelle soit bourgeoise ou populaire). Sont-ils tous morts, les pères ? Faillis ? Disqualifiés ? Evincés ? Sont-ils tous devenus des femmes ? (Je ne parle pas de Bové, qui est -pour l’instant- au dessous de zéro d’intention de votes, si je ne m’abuse.)

La politique c’est la guerre par d’autres moyens, comme tu sais et je vois mal ces dames tellement policées donnant des coups pour tuer l’adversaire, l’ennemi, façon Pucelle d’Orléans. (C’est une image.)
Bref, je veux dire par là, qu’à mes yeux, la féminisation excessive (relativement) de la gauche dit, dans ce contexte, sans doute plus sa faiblesse, que son courage ? Cela même si ces femmes n’en manquent pas, de courage, voire, parfois, de panache.

La déconfiture des forces de la gauche populaire, de l’urss, la démission des partis, (le PC qui sauve son appareil en sacrifiant ses militants), les syndicats qui se couchent et trahissent, les bourgeoisies nationales qui se couchent aussi devant une hyper bourgeoisie internationale qui ne connaît que ses propres intérêts et ses propres valeurs : primaires, violentes, dévorantes -cf. Bush-... l’abandon des artistes les plus avancés, engagés, par les forces politiques qui auraient dû les soutenir, les livrant ainsi à l’ennemi (de classe) ou les laissant dans une totale déréliction.../... tout ça nous a conduit là ou l’on est : la droite à quasi 70 pour 100 ! Et quelle droite ! L’extrême droite premier parti ouvrier de France ou des "marxistes" comme Alain Soral font le lit de Le Pen, pensant sincèrement dirait-on que c’est le seul moyen de sauver "les prolos" !

Quant à la condition féminine, n’en parlons même pas (une femme tombe tous les 3 jours sous les coups de son conjoint d’après le dernier rapport d’Amnesty International. (A peine une seconde, au journal de 20H. sur les télés nationales pour parler de la Marche Mondiale des Femmes contre la Violence, hier, samedi 24 mars.) Ce chiffre effrayant a été donné par la police qui, comme tu sais, a plutôt tendance à en enlever qu’en rajouter dans ces domaines.

On porte au pinacle (cf. la considérable campagne d’affiches au moment d’Angoulême avec son portrait géant dans toutes les gares, alors qu’elle est sur un film et non une bd) une hyper bourgeoise ("haute aristocratie iranienne" à ce qu’il parait) cosmopolite comme Satrapi (dessinatrice besogneuse et limitée quoi qu’appliquée) qui dénonce la violence des ayatollahs, mais si une "pauvre fille" de dessinatrice de chez nous voulait faire une bd sur la violence faite aux femmes (notamment celles des milieux populaires) dans notre beau pays, elle ne trouverait aucun éditeur. Silence, on tue ! C’est d’un abattoir très soft, qu’il est question ici, pas d’un coktail de bobos... (Un suicide par jour dans le monde du travail).

Je rentre de Saint-Etienne, capitale du travail pendant des siècles, beaucoup a été effacé de cette histoire-là, et il semble déconseillé d’en parler en public. Quant à "Manufrance", elle est devenue un "palais des congrès" qui ne porte plus une seule trace de son glorieux passer de grande productrice de cycles et d’armes.

Pour ce qui fut produit de créations "engagées" dans les années 70-80, c’est généralement le grand lessivage. Une tâche qu’il faut effacer ! L’absence de mémoire de la bédé que tu déplores à juste titre n’est peut-être pas un pur hasard, mais un incessant travail d’effacement de la culture et des productions populaires surtout lorsqu’ elle sont au féminin.

Pour ce qui me concerne, on m’a, comme tu sais Thierry, donné la chasse, traînée dans la boue, exclue, ostracisée, j’en passe. Médisances, rumeurs, humiliations, effacement de mon travail et de mes publications, mise en doute de mes capacités intellectuelles : "Bécassine", et même de ma santé mentale : "la folle de Chaillot", (je fais parler des "fous" et des exclus !), je serais "incontrôlable", "caractérielle", pourquoi pas "hystérique" aussi ? Bien sûr, si j’ai un tel "tempérament", si je suis prompte à dégainer : "Calamity Montellier", ce n’est pas une conséquence de ce que ce milieu m’a fait subir. Mais non ! Pas question de s’auto critiquer. C’est bien plutôt dans ma nature profonde, voire mon hérédité !

Pendant ce lynchage les intellos de gauche, les petits bourgeois et autres bobos ont été le plus souvent du côté des chasseurs et des rieurs, ou se sont voilés les yeux. Mais passons ! "Ce qui ne nous tue pas, nous rend plus forts" comme l’écrivait un certain philosophe allemand.

Mais revenons à toi et ta publication. Il me semble que toute cette considérable violence sociale, sexiste, symbolique et réelle ; toute cette régression politique, sociale et culturelle ; cette chasse aux sorcières, ces pressions et censures n’apparaissent pas assez dans ton livre.

Si demain la démocratie et le mouvement social reprenaient du poil de la bête, le féminisme retrouvait la santé, les "grands" éditeurs, suivraient le mouvement, car se serait dans leur intérêt !

Mais plutôt que "grands", tu aurais dû les appeler "gros". Voire obèses. Les éditeurs obèses, oui, ça leur irait mieux.

Salutations

C.M.