L’intern@ute : Chantal Montellier, la BD engagée


L’intern@ute : Chantal Montellier, la BD engagée

mis en ligne le 31 janvier 2010

L’entretien est paru en décembre 2005 sur le site L’intern@aute. Pour avoir accès directement au contenu et aux images de l’interview, cliquez ICI. Nous proposons ci-dessous la retranscription de l’entretien.


Née en 1947, Chantal Montellier a suivi des études d’art avant d’enseigner. Elle publie des illustrations dans la presse avant de commencer la BD : Andy Gang, Julie Bristol, Odile et les crocodiles, Shelter... et plus récemment, Les damnés de Nanterre, album sélectionné au festival de BD d’Angoulême pour le prix du Meilleur Album.

Vous avez une formation en arts plastiques, comment vous-êtes vous découvert des talents pour la bande dessinée ?

Je me suis surtout découvert quelques “inaptitudes” au métier d’enseignante. J’ai donc lorgné vers d’autres activités plus... créatives. C’est par le biais du dessin de presse politique que je suis entrée en bande dessinée.

Quels ont été vos premiers "chocs BD", les auteurs qui vous ont donné envie de vous lancer ?

En fait je n’ai jamais eu envie de me lancer dans la BD. C’est Anne Delobel (alors secrétaire des Humanoïdes Associés, collaboratrice et compagne de Jacques Tardi) qui est venue me chercher pour remplir les pages du mensuel "Ah ! NANA”. J’utilisais alors la BD pour faire passer certains “messages” dans la presse d’information, comme par exemple ma bande (mon dessin) contre la non application de la loi Veil dans les hôpitaux. Pour moi, à cette époque épique, la BD n’était encore qu’un “instrument”.

Faites-vous une grande différence entre vos diverses activités : BD, roman, peinture, dessin de presse ?

Non. Il me semble seulement qu’il est moins fatiguant - physiquement - d’écrire, que de dessiner. Taper des lettres sur un clavier réclame moins d’énergie que de sortir des images de son corps (et de sa tête). C’est un exercice, pour moi, moins douloureux.

Comment créez-vous vos personnages, de quoi vous inspirez vous pour les inventer ?

J’ai commencé ma carrière au début des années 70. Mon rapport à la création BD et aux personnages de fiction a beaucoup évolué. Les rapports (de forces) entre auteurs et éditeurs ont eux aussi changé. Si je proposais un personnage comme l’héroïne d’Odile et les crocodiles à un éditeur d’aujourd’hui, ça ne passerait pas il me semble. Certaines libertés nous ont été confisquées et l’imaginaire féminin est désormais sous contrôle.

Mes personnages fonctionnent souvent comme des révélateurs de certains aspects de nos sociétés, qui sont peu disposées à critiquer leurs manques, leurs fautes, leurs insuffisances. Le "retour du refoulé” passe par eux, ou plutôt par elles, qu’elles sortent du réel ou de l’imaginaire : Odile, Julie Bristol, Camille Claudel, Artémisia Gentilleschi, Florence Rey...

Pourquoi vous êtes vous intéressée au cas de Florence Rey et Audry Maupin pour votre nouvel album Les damnés de Nanterre ?

Parce que mon éditeur, Jean-Luc Fromental, m’y a incitée. Je n’avais plus fait de bande dessinée depuis longtemps pour des raisons indépendantes de ma volonté. Victime d’une certaine forme d’ostracisme qui fut dénoncée par quelques journalistes indépendants, (ils sont trop rares), et aussi de mes propres “démons”, j’ai dû, pour gagner ma vie, faire des ateliers d’écriture aux quatre coins de l’hexagone, pendant plusieurs années.

Pourtant j’avais un vrai public, gagné pendant mes années de collaboration avec les Humanoïdes associés, mais aussi avec Julie Bristol, personnage crée pour la revue " (A SUIVRE...) ". J’ai retrouvé Jean-Luc chez Denoël – Graphic grâce à Jean-Pierre Dionnet avec lequel j’ai brièvement renoué lors d’une émission de radio, (”Mauvais genres” de François Angelier). Jean-Luc Fromental était d’accord pour me redonner ma chance.
L’histoire Rey-Maupin l’intriguait et il m’a proposé de revisiter ce fait de société dont certains aspects ne furent jamais bien éclairés. Notamment le rôle joué par un mystérieux “troisième homme” . Bien sûr, cela allait dans le sens de ce qui m’intéresse et me permettait de renouer avec mes thèmes favoris des années 70-80. J’ai donc immédiatement accepté et ne le regrette pas.

Quels sont les autres faits d’actualité, événements qui vous ont inspirés au cours de votre carrière ?

Dans Julie Bristol 2 : L’île aux démons, j’explore l’histoire du japonais cannibale qui après avoir tué et dévoré une étudiante hollandaise a été immédiatement remis en liberté par les psychiatres français qui ont conclu à “un dérèglement passager de la personnalité” ! Il est retourné au japon où il fit et fait commerce de son passage à l’acte et gagne de l’argent avec ses émissions radios un rien perverses et ses peintures sadiques.

Odile et les crocodiles me fut (entre autres) inspiré par l’histoire d’un viol, celui de Marie Marion et de la façon dont la justice a traité cette affaire... L’histoire du sang contaminé ne m’a pas laissée indifférente et j’ai réalisé une bande, plutôt fantasque et fantastique, Paris sur sang, pour les éditions Dargaud, inspirée par cette affaire.

Le sort réservé à certaines femmes artistes (citées plus haut), fut aussi une puissante source d’inspiration. D’ailleurs, avec Julie Bristol, j’avais pour projet et ambition d’interroger sur un mode fictionnel mais documenté, les rapports femmes-artistes-société... Hélas !!! Le “Marché” en a décidé autrement.

Et en littérature, qui vous inspire ?

J’ai longtemps énormément lu, c’est moins le cas aujourd’hui. Certains auteurs m’ont, très tôt, profondément marquée, comme, au hasard : London (Martin Eden, Le Talon de fer, Les temps maudits, etc...) ; Dostoïevski, (Chroniques de la maison des morts, L’Idiot, Dans mon souterrain, etc...) ; Orwell et Huxley ; Sade... Une personnalité comme Annie Lebrun...
En poésie, une femme comme Naomi Lazar (Ordonnances et désordres), fut pour moi une rencontre littéraire majeure. J’ouvre de temps à autre les Poteaux d’angle d’Henri Michaux.
Beaucoup plus récemment, j’ai adoré Les petits dieux de Sandrine Willems. D’autres livres, moins littéraires, comptent aussi beaucoup pour moi : Zweig (Le combat avec le démon), Michelet (La sorcière)...

Avez-vous l’intention de signer de nouveaux albums orientés science-fiction ?

Ce n’est pas à l’ordre du jour, mais j’aimerais beaucoup.

Techniquement, comment procédez-vous pour dessiner ?

Avec les pieds ! Non, je plaisante. Crayon, papier, et parfois scannage et retouches sur ordinateur puis impression et collage. J’utilise beaucoup de documents photographiques dans la mesure où mes bandes sont plutôt réalistes.

Comment utilisez-vous la couleur ?

L’ordinateur fut une bonne expérience pour Les damnés de Nanterre. Je recommence donc pour Tchernobyl, mon amour, que je suis en train de réaliser pour Actes Sud... Mais je sais que je me remettrais tôt ou tard aux couleurs manuelles, (si le diable me prête vie).

Qu’aimez-vous dans le noir et blanc ?

Le blanc ! Non, je plaisante encore, pardon. J’aime que l’on puisse bien voir le trait. La couleur masque souvent un trait maladroit et fait passer pour époustouflant, ce qui au fond, n’est que médiocre. Le trait, lui, ne triche pas. Et il est, à mes yeux, l’essentiel.

De quels auteurs de BD vous sentez-vous proche graphiquement ?

J’ai aimé le trait de Crépax, ses mises en pages intelligentes, brillantes, mêmes. Munoz, aussi, m’a impressionnée. La science du noir et blanc de l’auteur de Sun City, Miller je crois, est admirable, hélas au service d’idées et de valeurs qui le sont moins. C’est dommage, il y a dans son graphisme des choses très fortes...
Certains auteurs présents dans la revue “Black” dirigée par Igor Tuvéri, me semblent être assez proche de moi... Il y a aussi un livre publié chez Casterman ou un jeune dessinateur revisite l’oeuvre et la pensée de Pasolini. Je me sens concernée par cette démarche même si le dessin me semble parfois maladroit. La vision au quotidien de Masslov dans Une jeunesse soviétique, sa façon, appliquée et sincère, de ramener du réel, de la mémoire et de l’émotion, me touche. Mais en fait, je suis dans une période de ma vie où je lis et regarde surtout la presse quand je peux lever le nez de ma planche à dessin, ce qui n’arrive pas souvent, hélas !

Parmi toute votre création, quel ouvrage a votre préférence ?

Odile et les crocodiles, malgré une certaine “glauquitude”. J’aimerais pouvoir le reprendre et lui donner une seconde vie, épurée et esthétiquement supérieure avec une autre mise en couleur. J’en ai discuté avec Thierry Groensteen qui se dit intéressé, mais ce n’est pas pour tout de suite.

Vous concevez vous-même vos scénarios, avez-vous déjà travaillé avec un scénariste ? Il y a-t-il des scénaristes ou des écrivains avec qui vous aimeriez travailler ?

Mon ex-mari, Pierre Charras, m’a souvent aidée au début. Nous avons d’ailleurs signé quelques ouvrages ensemble (Le sang de la commune, La toilette). J’avais un imaginaire, des envies, des désirs, des idées aussi, mais je n’étais pas sûre de moi côté écriture. Je le sollicitais souvent. J’aurais préférer cosigner mais il ne semblait pas le souhaiter. Il faut dire que pour nous la BD était alors un pis-aller après avoir quitté, imprudemment, l’enseignement. Nous nous sommes séparés en 78 et j’ai fait le dernier Andy Gang pratiquement seule.
J’ai commencé à voler de mes propres ailes à partir de ce moment-là, même si j’ai sollicité les conseils de mon entourage, mais de moins en moins avec le temps. Presque plus du tout aujourd’hui et je suis très heureuse de cette autonomie.

Si nouvelle collaboration il y avait, j’aimerais surtout travailler avec certains cinéastes, comme Peter Watkins par exemple. Je l’ai d’ailleurs contacté pour un projet chez Denoël-Graphic. Le travail d’une Jane Campion (Un ange à ma table et La leçon de piano), me concerne aussi beaucoup. J’ai revu hier un film étrange : Avalon de Mamoru Oshii sur un scénario de Kazunori Ito. Bel objet ! Ce parti pris de n’être que dans l’imaginaire et le symbolique, en se jouant du réel a réveillé quelques envies auxquelles j’avais renoncé de peur d’aggraver ma réputation de dangereuse malade mentale (je plaisante).

Que tirez-vous de vos travaux menés avec des détenus, qui ont donnés l’ album Des clefs pour la liberté ? Est-ce que vous referiez une telle expérience ?

Ce n’est pas un album, mais un livre. J’en tire un expérience qui m’a ouvert les yeux sur des pans de réalités que je croyais connaître, mais que j’euphémisais. La prison est atroce et la criminalisation de la misère un crime, au quotidien, contre l’humanité. Mais oui, je suis prête demain à refaire l’expérience, si j’ai le sentiment de servir la cause de ces malheureux. Hélas, je n’en suis pas tout à fait sûr car la société réemprisonne ce que le travail d’écriture libère. Ceci étant, soyons honnête, je n’ai pas fait cet atelier par bonté d’âme, mais par nécessité. J’ai été en quelque sorte, poussée vers la prison !

Vous considerez-vous comme une auteure engagée ?

Le mot a une connotation militaire. Et je n’aime pas trop ce qui est militaire.

Est-ce que la considération des femmes dans la BD s’est améliorée ?

Je l’ignore. Je crois que c’est aux femmes de se battre - ensemble - pour conquérir des places, de la visibilité, de l’estime, du respect. En sachant que ce milieu, machiste et phallocrate, n’est pas globalement prêt à les leur accorder, au contraire. Quand par hasard elles prennent des initiatives communes, elles sont souvent entravées par des querelles internes, des luttes d’ego, ce qui est très contre-productif. Bien entendu, je ne fais pas exception !

Parmi vos projets figure celui de créer un "prix femina de la BD"... un projet sérieux ?

Il sera sérieux si d’autres que moi le prennent au sérieux, pour l’instant ce n’est, hélas, pas le cas. (Peut-être qu’un prix du meilleur album y aiderait ?)

Comment envisagez-vous le prochain festival de la BD d’Angoulême ?

Avec stoïcisme, comme toujours.

Quel sera votre prochaine création ?

Tchernobyl, mon amour, déjà cité. A paraître pour le 20ème anniversaire de cette catastrophe dont je découvre chaque jour l’importance et l’ampleur. Terrifiant ! Et peut-être une petite adaptation théâtrale de mes Conversations ferroviaires publiées aux Impressions Nouvelles aux rencontres de la Cartoucherie.