Des bulles au féminin


Des bulles au féminin

mis en ligne le 18 février 2010

Le 15 février 2010, Arlette Zilberg, contributrice du site "Youphil : Décrypter un monde d’engagements", rend compte de sa rencontre avec Chantal Montellier. Nous retranscrivons le contenu de l’article ci-dessous. Pour accéder directement à l’entretien, sur le site Youphil, cliquez ICI.


Des bulles au féminin

Rencontre avec la dessinatrice Chantal Montellier, créatrice d’un prix qui récompense des auteures de BD féminines.

Il y a quelques semaines, le responsable de la librairie Goscinny me conseille vivement de rencontrer Chantal Montellier, dont le dernier ouvrage Le Procès est à l’honneur sur les présentoirs.

J’avais déjà entendu parler de Chantal, lors de la sortie de son album Tchernobyl, Mon Amour, et j’étais intriguée par la personnalité de cette femme. En effet, la Bande dessinée se révèle être un désert pour les femmes auteures. Ou plutôt, les femmes sont cantonnées aux albums pour enfants.

A l’heure où nous allons célébrer les 40 ans du MLF, cette réalité me laisse dubitative.

Je me rends donc sur le site de Chantal Montellier et lui propose de la rencontrer. Elle m’invite à me rendre chez elle car, dit-elle, elle n’a pas "les moyens d’avoir un atelier et travaille à son domicile."

Nous nous installons confortablement à côté de son ordinateur, thé et petits gâteaux à disposition, et commençons nos échanges avec pour seuls témoins ses 3 chats : "Je pourrais vivre sans homme, sans éditeur, mais sans chat ? C’est au-dessus de mes forces", me dit-elle en souriant !

De son passage à l’école des beaux Arts de Saint Etienne, d’où elle est sortie première, elle garde une blessure : en mai 1968, elle avait été la seule élève gréviste.

Alors qu’elle est professeure d’arts plastiques dans les collèges et lycées, l’un de ses collègues, qui se trouve être le rédacteur en chef d’un journal anarchiste, Combat syndicaliste, lui propose de publier ses premiers dessins de presse politique. C’est ainsi qu’elle devient l’une des premières femmes à s’engager dans le dessin politique.

En 73, elle quitte l’éducation car ses "vieux démons" la reprennent. "Je trouvais ça génial, l’image, le trait, le graphisme, mariage de l’art, du dessin, de la création, et de la politique." Elle travaillera alors pour l’Humanité, l’Unité (journal du parti socialiste), Politis, le Monde et des revues spécialisées. A l’Humanité Dimanche, elle propose alors sa première BD, autobiographique : nous sommes en 75, et la loi Veil sur l’avortement vient d’être votée au Parlement.

Chantal est enceinte. Sa situation matérielle ne lui permettant pas d’accueillir un enfant, elle part à l’assaut des hôpitaux pour pouvoir avorter. Impossible. Elle avorte donc chez elle, grâce à des copines du MLAC. Elle proposera sa BD à l’Huma qui la lui refuse. Elle en fera une deuxième version qu’elle propose à Nicole Chaillot, rédactrice en chef de l’Unité. Elle sera publiée, non sans créer la polémique au sein du journal.

En 1976, Chantal collabore alors à Ah ! Nana, magazine de BD de fiction "fait par des femmes, pour les femmes". Ah ! Nana reflète les préoccupations féministes de l’époque : sexualité, inceste, violences.

Après 2 ans de parution, le journal est interdit par la censure. Chantal me certifie qu’il n’y avait rien de pornographique."L’ordre avait peur de l’imaginaire féminin, il risquait de chambouler l’imaginaire collectif."

Le monde de la BD était quasiment exclusivement masculin. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Il y a 3 ans, Chantal décide de créer le prix Artemisia "pour que les femmes soient vues et qu’il y ait enfin débat autour de la création féminine." Cette année, le jury était mixte, me précise Chantal : 4 hommes, 7 femmes. Le prix a été remis a Lauréline Mattiussi pour son album,"l’Ile au Poulailler".

Lors du Festival International d’Angoulême, les jurés qui présélectionnent les albums pour les prix, toujours masculins, sauf exception. Une seule femme "grand prix" depuis l’ouverture du Festival : Florence Cestac.

Cette année, le mauvais goût a redoublé au prestigieux festival d’Angoulême : la remise des prix s’est faite dans un décor de femmes dénudées, habillées de plumes, de strass et de paillettes. Autant dire que Chantal a encore de bonnes raisons de continuer son combat pour donner plus de visibilité aux femmes dans la BD.