Hessel et les icônes de la France moisie


Hessel et les icônes de la France moisie

mis en ligne le 9 janvier 2011

Un texte pugnace de la présidente de l’association Artémisia, Valérie de Saint Do.

08/01/2011 <http://www.lepost.fr/article/2011/0...>

L’arête Hessel ne passe pas. Ils s’en étranglent, ils en bavent, ils piaillent sur tous les plateaux leur indignation du succès d’"Indignez-vous". Trop, à vrai dire, pour que ce vertueux concert d’indignation n’ait pas été orchestré.

Ils et elle : Eric Zemmour, Luc Ferry, Ivan Rioufol, Claude Askolovitch, les causeurs Elisabeth Lévy et Luc Rosenzweig, Philippe Bilger... Un éventail assez disparate, qu’unit (à l’exception d’Askolovitch) un tropisme très à droite. Droite vieille France et revendiquée réactionnaire chez Rioufol, Bilger, Ferry, droite néocon et pro-israélienne jusqu’au fanatisme chez Rosenzweig ou Lévy, les deux n’étant pas incompatibles comme le montre Zemmour.

Qu’y a-t-il donc dans ce petit opuscule pour susciter leurs glapissements indignés ? Rien de révolutionnaire, ont justement pointé quelques lecteurs. Stéphane Hessel n’est pas Julien Coupat (qui n’avait d’ailleurs pas provoqué chez eux les mêmes cris d’orfraie). Une critique de l’État d’Israël très largement partagée ; une indignation devant les coups de canifs sarkozyen à la République, la séparation des pouvoirs et les libertés publiques devant les inégalités croissantes, la pauvreté galopante et les ravages du néolibéralisme.
Bref, quelques indignations non exhaustives qui pourraient être le socle commun de ce que la pensée de gauche – ou, plus largement, la pensée humaniste– refuse.

Mais, là, j’ai dit un gros mot. Précisément, Hessel incarne une pensée de gauche, ou plutôt, un socle de valeurs qui devraient lui être communes. Et fait consensus là où les interminables feuilletons des bagarres du PS, d’EELV ou du Front de gauche découragent ceux qui partagent ses indignations. Le tort de ce petit livre, auquel on ne saurait d’ailleurs réduire le parcours ni la pensée de Hessel, c’est de démontrer par l’indignation que le respect humain qu’il défend est incompatible avec les politiques de la droite actuelle : dérégulation financière, privilèges des riches, détricotage républicain, traitement inhumain des étrangers. Incompatible aussi avec le règne du capitalisme financier et les dogmes de ses représentants (y compris au FMI !), ce qui est trop pour un Askolovitch.
Et celui qui démonte ce qu’est, aujourd’hui, une politique de droite, et les raisons de s’en indigner, n’est pas un obscur gauchiste ou le porte-parole d’un parti, mais un Juste, un homme au parcours incontestable et remarquable.
Qui de plus a l’outrecuidance de pulvériser des records de vente !

Et vous voudriez que la droite lui pardonne sans appeler ses chiens de garde au secours pour un concert de jappements ?

L’ennui, c’est que pour une contre offensive, il aurait fallu un peu de talent. Face à un humaniste mesuré, ce n’était pas d’une grande intelligence stratégique que de faire donner de la voix à des aboyeurs plus hystériques et excessifs les uns que les autres, de Luc Rosenzweig à Elisabeth Lévy, la Nadine Morano du journalisme, pour laquelle le mot semble avoir été inventé. Il aurait fallu d’autre arguments que leur sempiternel hurlement "le camp du bien !" (eh oui, difficile de caser Hessel dans l’axe du mal) ou leur pathétique défense, chez Bilger ou Ferry, d’un ordre établi qui ne génère que pauvreté, privation de libertés et injustice.

Il aurait fallu une autre hauteur de vues pour se permettre de répondre à Hessel que la bassesse d’attaques sur l’âge du capitaine et la vulgarité généralisée de leurs crachats.

Philippe Sollers (qui croit aujourd’hui judicieux de se joindre à ce concert) théorisait, voici quelques années, sur "La France moisie du Front national".
Rien n’incarne mieux cette France moisie, ne lui déplaise, que la bassesse des attaques contre Hessel, et des sarcasmes venimeux de ceux qui l’incarnent. À vrai dire, on les connaissait déjà, et on aurait été inquiets de voir une Elisabeth Lévy ou un zemmour l’encenser. Mais à ceux qui auraient encore des doutes, il dévoile leurs vrais visages et ce qui les anime : une haine pure de tout ce qui est à gauche d’eux.

Une raison de plus d’être reconnaissants à Hessel de les avoir fait sortir du bois... Et qu’il continue, surtout. Les chiens aboient et la caravane passe...

Valérie de saint Do.

Lien : écoutez jean Lacouture et Stéphane Hessel à Théâtre ouvert, et retrouvez leur dialogue retranscrit dans le prochain numéro de la revue Cassandre/Horschamp (sortie en librairies le 15 janvier)
http://www.horschamp.org/spip.php?breve241