Revue de presse : quelques articles parus sur L’Inscription


Revue de presse : quelques articles parus sur L’Inscription

mis en ligne le 4 octobre 2011

Suite à la parution du dernier album de Chantal Montellier, L’Inscription, les articles de presse se multiplient. Nous avions déjà publié deux d’entre eux à la sortie de l’album, voici la suite de notre revue de presse.

1) Publié par les Inrocks : "De l’autre côté du miroir : Un roman graphique militant porté par le trait sublime de Chantal Montellier", un article signé Christian Larrède.

2) A paraître dans la revue Cassandre-HorsChamp : "S’il ne reste qu’une révoltée...", un article signé Valérie de Saint-Do.

Walter Mitty vivait dans ses rêves. Caroline, l’héroïne de L’Inscription, dernier album de Chantal Montellier, tente de « s’inscrire dans la réalité ».
Non qu’elle soit particulièrement attrayante, cette réalité, faite d’exploitation économique et sexuelle, de nivelage des imaginaires et de grisaille gestionnaire. Mais que peut-une jeune femme mi fée Clochette mi Alice au Pays des merveilles, tête dans les étoiles et pieds dansants quelques mètres au dessus du plancher des vaches, lorsque ses (faux ? ) amis lui rétorquent qu’elle n’est pas inscirte dans la réalité ?Caroline va prendre la remarque au pied de la lettre et s’engager dans des démarches auprès d’un « inscripteur » kafkaïen chargé de parquer les moutons noirs dans ce trop de réalité dénoncé par Annie Le Brun.

Annie Le Brun... La grande poétesse et philosophe réfractaire est l’une des influences de Chantal Montellier, dessinatrice et auteure engagée, qui livre ici un album que l’on serait tenté de décrire comme son plus « personnel »... au risque de tomber dans le cliché. Surtout pas d’autobiographie mais une myriade de clins d’oeil, et une connivence joyeuse avec l’héroïne.
L’Inscription, qui ne se résume ni à une BD, ni précisément à un « roman graphique », se caractérise par sa densité, comme si Chantal Montellier avait voulu réunir en un seul livre les révoltes qui jalonnent son parcours, des Damnés de Nanterre à Tchernobyl mon amour, de Sorcières mes sœurs à Camille Claudel. Elle s’est affirmée de longue date comme scénariste autant que dessinatrice, mais là, nous ne sommes ni dans la relecture et l’interprétation d’une actualité tragique, ni dans la biographie revisitée. Elle fait œuvre d’écrivain qui dessine plutôt que de dessinatrice.

Cela nous vaut un ouvrage très réussi graphiquement, où l’on retrouve les univers qui séduisaient dans Kafka ou Tchernobyl et où les jeux de couleurs et de mises en page renforcent l’opposition entre grisaille bureaucratique imaginaire poétique du personnage. Mais aussi, mais surtout, une œuvre dans laquelle elle ne craint pas d’écrire, de détailler une pensée et qui synthétise les combats de l’auteur, résolument et définitivement enragée et engagée, du côté des réfractaires, des exploités, des femmes et, surtout, d’un imaginaire toujours redoutable au despotisme.

3) Publié sur le site Fluctuat.net : "Alice au pays des emmerdes", un article signé Marie-Andrée de Saint-André.

Un peu déphasé ? Et si vous alliez vous inscrire au bureau du réel ? Direction la mairie la plus proche de votre domicile. Dans L’Inscription de Chantal Montellier, l’héroïne Caroline Montbrasier va s’efforcer de se réinsérer au sein du monde concret. Pas facile pour cette poétesse qui a écrit les quelques lignes ouvrant l’histoire : "Je suis le coléoptère nocturne une âme en quête de lumière, ailes battantes, coeur transpercé, épinglé au vide."

Caroline n’adhère pas vraiment aux contingences matérielles. Elle ressemble à Alice au Pays des Merveilles. Sauf que dans le réel, elle a plutôt l’impression d’être Alice au Pays des Emmerdes. Même avec la meilleure volonté du monde, il n’est pas si facile de se confronter à la norme. Vidéosurveillée, harcelée de questions par son inscripteur, sadisée par ses employeurs, suppliciée par les regards que posent sur elles certains hommes, Caroline finira pourtant par trouver un job : répondre à des appels porno chez Mediasex. Entre temps elle aura croisé la bignole, un éditeur et des politicards lubriques...

La narration avance comme une descente aux enfers, fortement structurée en huit chapitres, qui sont autant d’étapes sur son chemin de croix. Difficile de survivre dans cette rance aux rançais. Les marges contestataires sont étroites et le porte-parole du Parti Obertiste pour l’Ordre Libéral Libertaire louche salement. Chantal Montellier a un trait précis, hyperréaliste. Exception faite de Caroline, les portraits de ses personnages sont féroces. Ils évoquent parfois des personnalités connues, sans que le lecteur y perde en compréhension. La ligne claire, à la Crepax, souligne à merveille les visions cauchemardesques et psychédéliques de l’héroïne. Ses couleurs sont froides : des bleus, des violets, des verts, des gris toujours en aplat, qui renforcent l’onirisme et la dimension symbolique de l’album. Autre point fort : l’inventivité du cadrage, son imbrication avec le texte. A chaque page surgit une nouvelle trouvaille, qu’il s’ agisse d’un texte en vrac comme vomi sur la page ou de lettres volantes.

Chantal Montellier, poursuit les thèmes obsessionnels d’Odile et les crocodiles, réédité chez Acte Sud. Le registre est néanmoins différent : Odile arpentait des squats et les abords glauquissimes d’un canal, Caroline passe d’un bureau à un autre, dans une atmostphère qui fait référence à Lewis Carroll. Les dessins de John Tenniel, l’illustrateur d’Alice au pays des merveilles sont d’ailleurs inclus dans certaines pages. Les traits hachurés de ces vignettes du XIXème contrastent avec ceux de Montellier. Le passage de l’un à l’autre est sophistiqué, et la petite Alice, sorte de double de Caroline, volette auprès d’elle comme une fée clochette jusqu’à la dernière page. Le chat et les lapins blancs sont aussi de la partie dans cette histoire enchâssée, dans laquelle on retrouve bien d’autres références littéraires, moins prégnantes. Depuis la phrase de Breton placé en exergue jusqu’au livre de Pouchkine lu par Caroline. Comme si l’art pouvait nous aider à traverser le miroir, à supporter ou juste à mieux comprendre le monde tangible qui nous entoure. Et si la réalité était notre pire cauchemar ?

4) Publié sur le site ActuaBD : "L’Inscription".

Redevenue très active dans le domaine de la BD, Chantal Montellier signe un roman graphique à l’esprit très 1970, qui évoque les fictions balançant entre enfer et évasion, telles que Alice au pays des merveilles, 1984, Brazil ou même le S.O.S. Bonheur de Van Hamme et Griffo. Parfois très chargé mais brandissant une belle audace graphique.

Intrigante, cette « inscription »... Mais dans quel monde Chantal Montellier nous entraîne-t-elle ? Celui d’une société, parfois très proche de la France des années 2000 (vous savez : « Travaillez plus »...), parfois semblable à une époque ancienne, pleine de convenances sclérosantes.
Soit Caroline Montbrasier (initiales CM, ça ne vous rappelle rien ?) et son questionnement lancinant : il faudrait travailler, trouver une place dans la société, montrer sa bonne volonté. Une solution : l’inscription. Une sorte d’entretien personnalisé visant à connaître ses qualités, puis un travail stable... Mais Caroline s’aperçoit qu’on l’a piégée, et que les propositions du rond de cuir de service n’ont rien de respectable. Animatrice de service de téléphone rose. Quelle réussite !

Pour arriver à ce cauchemar loufoque et haut en couleurs, Montellier, fidèle à son inspiration poétique et politisée (Mai 68 est toujours en filigrane), passe par de multiples étapes. L’héroïne navigue du rêve au réel, échange avec des personnages tantôt concrets, tantôt venant de classiques de la littérature. Plusieurs fois, Lewis Carroll fait irruption dans le récit avec ses légendaires personnages de l’univers d’Alice. Régulièrement, le spectre du président français Sarkozy émerge, l’occasion de séquences ironiques bien amenées.

Certes, suivre le fil d’un album aussi dense n’est pas toujours évident. Cependant, les couleurs finement distillées et une mise en page très dynamique et pleine de surprises donnent un joli tonus à L’Inscription.
Et il est assez roboratif de croiser une inspiration d’une telle liberté, joyeusement contestataire et qui proclame sans fausse pudeur son ancrage à gauche.


5) Publié par Ouest France :

“Caroline Montbrasier est poétesse.
Elle vogue loin des rives de la réalité,
telle une Alice aux pays des Merveilles.
Le rêve est sa raison d’être,
mais à force de ne plus toucher
terre, elle finit par se demander à
quoi ressemble le monde réel. À la
mairie, il y a un service pour y adhérer.
Caroline rencontre alors “l’inscripteur”,
un maniaco-pervers qui écrase
son esprit libre, la rend mouton, lui
trouve un vrai boulot : faire l’amour au
téléphone…
On retrouve ici la verve de Montellier,
la densité graphique.
L’auteure interroge la réalité et la société
qui flingue ses rêveurs. Haletant.”
Loïc Tissot

6) Publié par Thomas W. sur le site Alternative libertaire :

Bande dessinée : Chantal Montellier, « L’inscription »

L’imagination a toujours été l’ennemie du pouvoir. Les images, les mots aussi. En tout cas ce n’est pas du goût de l’inscripteur du réel qui s’occupe de Caroline Montbrasier. Car cette jeune femme aime flâner, écrit des poèmes, tente de mener sa vie comme elle l’entend mais se laisse persuader par un ami psy de s’inscrire dans le réel. Mais qu’est-ce que le réel ?

Finies la rêverie et l’insouciance, la vie doit être organisée, réglée. Le plus important étant de suivre les horaires. Peu importe lesquels du moment qu’on les respecte. Puis l’autorité, c’est important l’autorité sinon tout partirait à vau-l’eau.

Notre héroïne avait déjà bien à faire entre les nazillions de son quartier et cette république du travailler plus pour gagner plus où le portrait de son président resplendit sur tous les murs. Elle avait peut-être déjà de quoi s’occuper avec son loyer et les bobos révoltés qui lui promettent la révolution juste pour la peloter. Elle avait sûrement mille choses à découvrir avant de devoir se plier aux désidératas de l’inscripteur. Ce dernier, maniaque de la vidéosurveillance et pervers explique à Caroline qu’il lui faut un travail pour pouvoir commencer à s’insérer dans le réel. Puis qu’elle change d’attitude, qu’elle reste à sa place, qu’elle se maquille pour commencer. S’inscrire dans le réel implique de coller à l’image que les autres ont de nous, lui souffle l’inscripteur. Un travail, mais un travail qui lui correspond.

Bien sûr que non, ce ne sera pas en rapport avec la poésie – quoique…– puisque ce sera le téléphone rose version cradingue. Une vraie expérience sexuelle par téléphone, un service utile à la société, un job de rêve, quoi.

A la manière du protagoniste principal du Procès de Kafka, elle se débat dans un dédale d’obligations idiotes et d’humiliations permanentes, où bureaucratie et hiérarchie sont juges et jurés dans cet étrange procès. Et la peur mène son terrible réquisitoire contre l’imagination.

Malheureusement pour elle, ce sera l’occasion, pour nous, de croiser des pseudo-révolutionnaires, des psys condescendants, des femmes chefs d’entreprise qui pratiquent la discrimination positive avec ferveur, des artistes pervers, et la liste des faux amis est encore longue.

La misogynie sociale redouble de combativité pour rivaliser avec le conformisme enthousiaste qui règne dans cette société – pâle copie de la nôtre, semble indiquer le patronage de l’œuvre de Lewis Carroll. L’entrée de Caroline dans le réel démarre comme celui d’Alice, un cauchemar sans fin.

Débordant de trouvailles et d’innovations dans la mise en page et la mise en scène, l’auteure des Damnés de Nanterre et de Tchernobyl mon amour lutte à sa manière contre la peur de l’imagination. Sans donner de leçon, ce songe nous pousse à regarder de notre côté du miroir. Sommes nous tous inscrits dans le réel ? Mais chacun à sa propre expérience et en fera ce qu’il voudra.

Tragédie, au sens du théâtre de l’absurde, cette fable hors du temps, nous est terriblement familière. Protéiforme, la bande dessinée se prête admirablement à l’exercice poussant la narration dans toutes les directions. L’emprunt, la citation et les multiples références – implicites ou non – servent la réflexion sur l’imagination ; la création appelle-t-elle la création comme l’argent appelle l’argent ?

Évitant le piège de la critique, l’album repose sur l’humour intrépide pour amorcer de lui-même la satire. La peur de l’imaginaire dans l’idéologie dominante est réelle, elle, et il n’est pas anodin de se repencher de temps en temps sur la question.

Chantal Montellier nous livre un de ces récits les plus aboutis, qui résonne comme une clef idéale pour aborder son œuvre où les thèmes sociétaux et contemporains n’ont jamais été incompatibles avec l’imagination. N’oubliez pas quand même de remplir votre bulletin d’inscription à la fin du livre – on ne sait jamais.

Thomas W.

Chantal Montellier, L’Inscription, Actes sud, 128 pages, 22 euros. Sortie le 7 septembre.