Nicole Claveloux, "en toute innocence"


Nicole Claveloux, "en toute innocence"

mis en ligne le 28 janvier 2012

En même temps que je récupérais le texte du “manifeste” des dessinatrices publié par le Monde en 1985, pour le poster sur ce site, je me suis souvenue des attaques de l’époque. Nous étions notamment traitées de mères-la-pudeurs et de censeurs (mot qui n’a pas de féminin).
Si mes dessins sont dans l’ensemble assez pudiques, la sexualité est loin d’y être tabou. Quand à Nicole Claveloux qui cosignait notre petit brulot, la partie érotique de son œuvre est loin d’être timide. Et voici une interview (pas très récente) fort intéressante de la dame.
CM

Nicole Claveloux “en toute innocence”.
une interview exclusive
Publié le 13 octobre 2008 dans Interview, Zolies images

J’avais espéré interviewer Nicole Claveloux à la suite de mon billet sur son dernier livre et c’est chose faite grâce à la magie de l’Internet. Je me suis particulièrement intéressé à son oeuvre érotique récente mais vous pouvez trouver une interview plus générale sur son travail dans « La revue des livres pour enfants » (BNF) de septembre 2008 (commande ici). Les dessins choisis ici issus de « la Belle et la Bête » version érotique sont volontairement « soft ».

Les deux derniers ouvrages que vous avez illustrés sont érotiques. Est-ce une coïncidence ou un désir de vous orienter vers ce genre ?

Nicole Claveloux – C’est venu comme ça, sans que je prenne une grande décision d’orientation, en fait c’était une envie que j’avais depuis un moment. Je continue d’ailleurs les livres « pour la jeunesse » en même temps ; comme, par exemple, celui qui est paru entre les deux derniers livres érotiques : « Professeur Totem et Docteur Tabou ».
Les deux genres se sont mêlés : en 2001, j’ai illustré « La Belle et la Bête » dans le texte original de Mme Leprince de Beaumont (éditions être) et ça m’a donné envie de continuer, reprenant les 2 mêmes personnages et racontant leurs aventures intimes, pour les adultes cette fois.

jardin d’hiver (la Belle et la Bête en classique)
Je ne suis pas la seule à avoir fait ça. Beaucoup d’illustrateurs ont pratiqué plusieurs « genres » en même temps : Fédor Rojankovski qui avait dessiné pour les « Père Castor » de mon enfance et René Giffey que je voyais dans les albums « Fillette », sont tous les deux très connus des bibliophiles amateurs de cochoncetés !

Chacun des livres est cosigné par une personne qui se cache derrière un pseudonyme (le Marquis de Carabas et Maurice Lerouge)) et qui écrit les textes. Est-ce que ces personnes existent réellement ?

NC – Le Marquis de Carabas ainsi que Marcel Lerouge sont une seule et même personne masquée derrière ces pseudonymes, l’un emprunté au « Chat botté » de Charles Perrault, que tout le monde connaît, et l’autre parodiant le nom d’un auteur de roman du début du XXe siècle, aisément reconnaissable…
Ensemble, nous travaillons à l’envers, c’est-à-dire que je dessine des scènes, d’après des idées plus ou moins floues, et lorsque j’en ai accumulé un certain nombre, je refile le tout à cet auteur mystérieux ; il classe alors les images, construit une histoire et écrit ses textes pour « illustrer » mes dessins. Le contraire de ce que je fais habituellement. Et c’est très agréable. Parfois, nous complétons le récit avec quelques dessins supplémentaires qui viennent faire transition entre deux scènes.

Les deux ouvrages sont très différents dans leur approche. Le premier part d’un texte connu dont l’interprétation sexuelle est assez évidente et qui se prête bien à une œuvre érotique, le second joue autour du personnage d’Arsène Lupin, personnage pas vraiment connu pour inspirer les érotomanes. D’où est venue l’idée de ces choix ?

NC – L’érotisme de la Belle et la Bête va effectivement de soi…
Quant au deuxième album, les « Confessions », je voulais montrer un Paris fantasmé, nocturne, ancien, labyrinthique, plein de passages secrets, de demeures dédalesques, de rendez-vous occultes, de souterrains, d’alcôves, de passages couverts et de vestibules… décor qui est, pour moi, plus érotique qu’un parking en sous-sol ou un supermarché.

voyeur de vampire
Le personnage du « monte-en-l’air » s’inspire d’un de ces héros de feuilletons fin XIXe – début XXe siècle que je trouve assez séduisants. J’ai toujours bien aimé l’image archiconnue de Fantômas en habit de soirée au-dessus de Paris (première version, sans la cagoule), et toutes les affiches et couvertures de romans avec des héroïnes à la Irma Vep et des héros en gibus, cape et smoking, éclairés de manière théâtrale. Ces personnages ne sont pas toujours très érotiques, trop malfaisants (quoique !), trop occupés à des vengeances (« Zigomar, maître de l’invisible ») ou trop austères (Harry Dickson) ou nobles bienfaiteurs dénués de pulsions (le Rodolphe des « Mystères de Paris ») ; par contre, je ne suis pas de votre avis, Arsène Lupin devrait inspirer les érotomanes ! Il séduit une femme dans chaque histoire, échange la solution de plusieurs mystères contre la promesse de coucher avec lui (« Les huit coups de l’horloge »), etc., … Maurice Leblanc voulait mettre un peu plus d’érotisme dans ses récits, mais son éditeur refusait, lui rappelant que ça devait être pour un public familial. Il a quand même semé de menues coquineries (à la mode 1910) dans les aventures de son cambrioleur.

Fantômas, un pied en ville
Les « Confessions d’un monte-en-l’air » rendent aussi hommage à Jean Ray et à Harry Dickson dans quelques épisodes, avec « Le club des hommes aigris », « La bande des loups-garous », « Le gang des petites souris » et « La mitrailleuse Murgrave ».

Les images des deux livres sont franchement pornographiques. C’est un genre qui n’apparaît pas franchement dans vos travaux antérieurs. Il y a des références à la sexualité ou à l’érotisme mais en règle générale, cela jouait ironiquement sur les codes des fantasmes. Ici, ils sont abordés crûment. Pourquoi avoir attendu si longtemps pour « passer à l’acte » ?

détail de "Manigances – 1989"
Au cours de ces vingt dernières années, j’ai glissé de plus en plus de coquineries dans certains de mes dessins et surtout dans mes tableaux (un site web consacré à ce deuxième aspect de mon travail est actuellement en cours d’élaboration).
Quant au passage à des choses beaucoup plus « crues », on va dire que c’est dû à une évolution personnelle. Les envies, les idées arrivent quand elles veulent, ou quand elles peuvent, tôt, tard…. Moi je ne décide pas grand-chose, je réceptionne, c’est tout. J’ai toujours aimé dessiner soit des bonhommes rigolos soit du féerique, j’ai donc longtemps travaillé pour les enfants… mais il y a des époques différentes dans la vie, des moments où l’on est prêt… je ne peux pas être plus précise.

« Confessions d’un monte-en-en l’air » me paraît plus élaboré que les « Morceaux choisis de la Belle et la Bête » avec un gros travail sur les gris, la profondeur (hem) et surtout l’architecture parisienne. Est-ce que c’est venu comme ça ou il y a-t-il des choix artistiques derrière ?

NC – Les « Morceaux choisis de la Belle et la Bête » avaient un scénario assez simple : deux héros dans un décor unique, un parc et un château, le tout dans un XVIIIe siècle plus ou moins fantaisiste.
Les « Confessions d’un monte-en-l’air » se déroulent dans un monde plus complexe : le héros est amené, au cours de ses aventures, à rencontrer différents personnages, à circuler dans des lieux nouveaux chaque fois…
J’avais envie que les aventures polissonnes du « monte-en-l’air » se situent dans des décors recherchés, travaillés ; ce Paris mystérieux plus ou moins imaginaire devait avoir des éclairages crépusculaires ou orageux, des ambiances pluvieuses et venteuses, des perspectives, des maisons imbriquées les unes dans les autres depuis plusieurs siècles, où, heureusement, rien n’est fonctionnel et où le héros peut voltiger de toit en toit, apparaître par des portes cachées et disparaître dans la nuit. J’aime bien les détails, les petits objets, et aussi voir au loin, par la fenêtre ou dans un miroir. Les images sont donc plus fouillées en détails d’architecture, de mobilier, de costumes (1913 environ). Lors de la préparation du livre, en traînant dans Paris, je notais sur un calepin des toits, des portes d’entrée, des balcons et je suis loin d’avoir utilisé tous les docs que j’ai accumulés ( cf mon billet ici http://www.li-an.fr/blog/?p=1786 ).
Les « Morceaux choisis de la Belle et la Bête » a été fait plus rapidement, plus spontanément, avec moins de recherche documentaire.

Un des visiteurs de mon blog m’a demandé si votre travail féministe (Ah ! Nana !, voire Grabote) était compatible avec un travail érotique aussi cru. Personnellement, ça ne me semble pas incohérent mais que pouvez-vous lui répondre ?

NC – Pour moi non plus, ça ne me semble pas incompatible du tout, à moins de faire rimer féminisme avec puritanisme, ce qui arrive parfois. Le féminisme concerne le social (à l’époque d’ Ah ! Nana, il s’agissait entre autres de « libération sexuelle ») ; mes dessins érotiques, eux, relèvent d’une sphère plus intime, celle de mon imaginaire. Et lorsqu’on publie ses images, elles ne vous appartiennent plus, les gens vont s’en emparer ou au contraire les rejeter. Selon les époques, chacun voit ce qu’il veut dans une image, souvent des choses que l’auteur lui-même n’a pas voulu mettre, donc quels experts vont décider qu’une image est dangereuse ou dégradante et, par conséquent, à interdire ? On trouve à tous les coins de rue des analystes autoproclamés qui savent avec une certitude en béton que la couleur noire est « inquiétante », que la couleur blanche est « morbide » et que telle pose ou attitude est « avilissante » ou « méprisante ». Quand on est dans le domaine de la représentation des fantasmes, tout jugement moral ou social me semble hors de propos puisqu’on est dans un champ imaginaire privé.

Larson en toute innocence

logo delle bambine
La petite fille de Carl Larsson (1894), qui était à l’origine dans un cadre familial, a inspiré dans les années 1970 le sigle des éditions « Du côté des petites filles » (pour lesquelles j’ai fait trois livres). Aujourd’hui, elle pourrait être taxée d’incitation à la pédophilie !
Je comprends très bien qu’on ne s’intéresse pas du tout, ou pas en permanence, aux histoires et aux images sexuelles ; ça me semble donc correct de ne pas les infliger à tout le monde sur les murs de la ville et les couloirs du métro. À part ça, j’espère qu’aucune censure des images ne va s’imposer, que les caricatures de tout poil seront toujours possibles et la représentation des fantasmes sexuels aussi. Quand au grand prétexte des censeurs : les enfants, les jeunes, et bien il y a des placards qui ferment à clé !
En ce qui me concerne, les histoires et les images sexuelles m’ont toujours intéressée, depuis les époques lointaines où j’étais gamine (et où je n’avais pas grand-chose à me mettre sous la dent) et ça n’a pas cessé depuis. Aujourd’hui, je collectionne avec plaisir des livres et des images érotiques, allant de la « diabolico-foutromanie » de Achille Devéria, en passant par les gravures de Ishibun Sugimoto, Jean-Jacques Lequeu, Eugène le Poitevin, Fameni, Takato Yamamoto, Martin Van Maele, etc., … il y en a des milliers.

Dans les deux livres, il n’y a pas de fantasme ou de pratique particulièrement mis en avant. C’est plutôt un catalogue des possibilités sexuelles (dans le cas du Monte-en-l’air, c’est encore plus visible avec des références à la zoophilie, à la transsexualité…). Est-ce que c’est une façon de ne pas se dévoiler ?

parfum d’escrime ( Belle et Bête version érotique )
NC – Je n’ai pas voulu faire un inventaire de tout ce qui se pratique, ce n’était pas un reportage sur les différentes formes de sexualité. Je ne voulais pas non plus être monotone et reproduire page après page la même obsession… bien que j’apprécie cela chez d’autres dessinateurs. En fait, j’ai voulu varier un peu les plaisirs ; certaines scènes ont aussi été suggérées par l’auteur, ce qui introduit un autre imaginaire.
Que je ne cherche pas à trop me dévoiler, c’est bien possible !
Zoophilie : le mot conviendrait mieux à « Morceaux choisis de la Belle et la Bête » ! Dans les « Confessions d’un monte-en-l’air », il y a surtout une foule de petits clébards rikiki, dont celui du célèbre Ferlock Bolmès, un secret bien gardé… Ils sont là surtout pour assurer la partie comique plutôt que pour plaire aux zoophiles.
Je ne suis pas du tout dans une posture de provocation ou de transgression. Si je choque, j’en suis la première surprise ; j’ai parfois choqué dans l’illustration jeunesse où, pour certains, j’ai une réputation « d’illustratrice qui fait peur aux enfants » !! Je n’ai jamais bien compris pourquoi. J’aime bien représenter des animaux humanisés ou l’inverse, d’abord parce que nous sommes des animaux et puis parce qu’ils sont beaux, la plus part du temps. Mais je reconnais qu’il y a plus attrayant que le phacochère qui valse avec la Belle !

En règle générale, ce sont les artistes mâles qui ont une espèce de démon de midi et qui se mette à l’érotisme. Je ne connais pas d’autres exemples d’artistes féminins qui révèlent relativement tardivement leur goût de la représentation sexuelle. Est-ce que vous vous considérez comme une pionnière ?

NC – Je ne suis pas la première ! Je ne connais pas les parcours de tous les illustrateurs (trices) mais, par exemple, Suzanne Ballivet (1904-1985) a commencé par publier des dessins de mode dans les années 20, puis de l’humour, des costumes et des décors de théâtre dans les années 30, puis a fait paraître ses premiers dessins « sensuels » vers ses 40 ans : « Les aventures du roi Pausole » (1945), « Les chansons de Bilitis », « Daphnis et Chloé » (1946), et ce n’est que dans les années 50 qu’elle illustre de façon franchement érotique des livres comme « L’initiation amoureuse » (1951) et surtout « Gamiani ou deux nuits d’excès » d’ Alfred de Musset, dessins ou lithos à la sanguine que je trouve absolument magnifiques.

Avez-vous d’autres projets en cours ?

NC – Oui, je prépare un 3ème (et sans doute dernier) livre érotique qui s’appellera quelque chose comme « Les contes de la fève et du gland », et qui est basé sur les contes de fées, les légendes, les mythologies. Les images sont en couleurs, aux crayons de couleur. Il est plus laborieux que le numéro deux (lequel était plus laborieux que le premier !), car il traite de personnages tous différents et dans différents décors : le ciel, l’océan, les villes, la forêt, et différentes époques.
Ça boucle la boucle en somme : livre de contes de fées plus livre érotique. C’est le moment de faire une citation, mais je ne la connais pas avec exactitude (donc, pardon en cas d’erreur), Jean Cocteau a dit : « les histoires érotiques sont les contes de fées des grandes personnes ».