Un article de Bernard Dato


Un article de Bernard Dato

mis en ligne le 30 mai 2015

Chantal Montellier – La Reconstitution

Une intime universalité

Que peut-on attendre d’une autobiographie ?
Un récit linéaire, déjà. Avec des flashbacks, bien entendu. Qui rythment la narration. Un pas en arrière, deux pas en avant. Mais la forme en est toujours une sorte de ligne tendue entre l’enfance et le présent de l’auteur(e). Chantal Montellier, prenant pour point de départ les obsèques de son père, n’y coupe pas. Mais à cette linéarité attendue, elle va mêler, comme à son habitude dans ses fictions, un récit en spirale. Illustrant son texte par des images qu’elle crée et reproduit, qui partent, qui reviennent, qu’elle recadre, qu’elle décadre, qu’elle décompose et qu’elle recompose, qu’elle extrait et qu’elle colle, Chantal Montellier revient continûment sur des motifs dont elle démultiplie les points de vue et qui, chaque fois, se chargent d’un sens nouveau. D’un sens voisin. D’un sang neuf.
Tresser la forme linéaire (du texte) et la forme spiralée (de l’image) est une singularité qui lui appartient.
Mais surtout, son témoignage essentiel et incontournable (parce qu’il croise le destin individuel d’une artiste unique au parcours parfois douloureux, avec le destin chaotique de la Bande Dessinée – et celui, tout aussi tumultueux, de la politique française et internationale), est sans cesse animé par le « geste artistique ».

Qui s’attendait à voir la couverture de Shelter redessinée, avec l’auteure et son éditeur en lieu et place des personnages ? Qui s’attendait à voir une planche de 1996 dans laquelle la dessinatrice elle-même se glisse dans la peau d’une protagoniste ? Qui s’attendait à voir le visage du Dick Tracy de Chester Gould, observant une scène de Andy Gang, série parodique et engagée que le héros américain a inspiré à l’auteure ? Cette figure de style, dont on se souviendra (dont il faudra se souvenir) que c’est Chantal Montellier qui l’a inventée, c’est un peu comme si un Brian De Palma, voulant raconter sa vie, incrustait dans la fameuse scène de la gare de son film « Les Incorruptibles », l’image numérique d’un Alfred Hitchcock bienveillant, scrutant en témoin neutre mais attentif la maestria de la séquence.

Et puis il y a la beauté.
Les rêves, dans les fictions de Chantal Montellier, qui hantent ses héros et héroïnes, viennent très souvent défaire le nœud de l’intrigue. Dans son autobiographie, les quelques rêves mis en séquence pourraient bien avoir la même fonction.
Et ils sont de toute beauté.

Les textures et les tonalités qui intensément se heurtent, provoquent irrépressiblement des émotions esthétiques étranges et pénétrantes.
Et puis il y a cette double-page.
« Enfant, je rêvais souvent que je sortais de mon lit et je m’y rendais [dans le bois d’Avaize] volant comme la Wendy de Peter Pan ! », écrit Chantal Montellier. Et elle dessine une fillette cambrée, bras en arrière et enveloppée d’un drap blanc évanescent. Un peu plus loin, un grand rectangle sans cadre d’une forêt au bleu flou et pâle enjambe deux pages. Et une vignette sans cadre c’est comme une fenêtre par laquelle nous aurions passé la tête. Nous sommes immergés dans la forêt. Insérées dans cette image, trois photographies cadrées. L’une montre sa maison de l’enfance côté jardin. Les deux autres montrent l’école de garçons où Chantal Montellier passait son temps libre avec les filles du directeur, quand les élèves étaient partis. Et des vues extérieures cadrées, c’est comme si nous étions dans un intérieur, observant au-delà de notre fenêtre à l’encadrement délimité.
Nous sommes donc à la fois dehors ET dedans. Et par-dessus l’ensemble, six « Wendy/Chantal », reproduites à l’identique mais dans des positions et des tailles différentes, virevoltent sur la double-page avec une grâce délicate et grave.

Le rêve fantasmé pénétrant le réel.
L’art sublimé investissant le témoignage photographique.
Le tout est d’une beauté à couper mon souffle, à figer mon regard, à cristalliser ma pensée.

« Catastrophe » est le mot clé du récit. Dès le début, sur la première page. « Je dédie ce livre à mes parents qui pour avoir été catastrophiques, ne m’en ont pas moins permis de faire les Beaux-Arts. Paix à leurs âmes. » Et jusqu’au dernier chapitre. « Apostrophes rime avec catastrophe. » Entre les deux, la catastrophe de de Tchernobyl et de Fukushima, des catastrophes politiques, sociales de lachute de l’URSS au chômage de masse, des guerres chirurgicales, aux Twins towers... Sans oublier quelques catastrophes plus personnelles (pertes d’éditeurs, ruptures douloureuses).

Si l’esthétique d’une oeuvre se mesure dans l’écart entre l’horizon d’attente du lecteur et le bouleversement de cet horizon d’attente par l’auteur(e), alors l’ampleur esthétique de La Reconstitution relève, en termes de déflagration, de la catastrophe elle-même. Mais une catastrophe dans laquelle il faut entendre le mot formidable – et il y a « terrible » dans l’étymologie de « formidable ».
Une catastrophe lumineuse.
Le témoignage seul, dans les classiques autobiographies, prétend à une objectivité historique que jamais il n’atteindra. Chantal Montellier, en frottant continûment le geste artistique au témoignage, atteint, elle, une forme d’universalité. Une intime universalité qui nous touche, chacun, au plus profond. Qui nous coupe le souffle. Qui fige notre regard. Qui cristallise notre pensée. Parce qu’en artiste véritable, Chantal Montellier a compris – et elle nous montre, et elle nous dit – que la souffrance et la beauté, en ce monde, dansent ensemble ; et au plus près l’une de l’autre.

BernarDDato
Rédacteur à Comic Box