Dans la presse


Dans la presse

mis en ligne le 26 septembre 2008

Ces quelques fleurs... juin-juillet 1998

Professeur de dessin, peintre, puis dessinatrice de presse, Chantal Montellier a débarqué dans le monde de la BD, dans les années 70. Son premier album, 1996, publié chez les humanoïdes associés, annonce ses couleurs à venir : vives et percutantes. En tout une vingtaine d’albums-chocs paraitront.

La bédéiste subira un bâillonnement éditorial de cinq ans, alors que les Humanoïdes, sa maison d’édition, sera rachetée par des éditeurs moins sensibles à ses sujets de prédilection d’alors : la marginalisation, l’exclusion. Enfin, en 1990, elle renaît et reparaît chez Dargaud avec Les Aventures de Julie Bristol, qui met en "bulles" les rapports entre femme, art et société.

En 1997, elle publie un premier roman, La Dingue aux marrons (ed. Baleine). Un polar, incidemment, qui montre qu’il existe encore des "sorcières" dont les actes dérangent au point de les éliminer.

Aujourd’hui, elle nous bouscule avec La Femme aux Loups (Z’Editions), qu’elle cosigne avec l’ingénieure Hélène Meynaud. Il s’agit d’une docu-fiction illustrée sur les répercussions du massacre misogyne de 14 jeunes femmes, le 6 décembre 1989, à l’Ecole Polytechnique de Montréal. La portée de ce livre transcende ce qui aurait pu passer pour un fait grave, mais divers. Les auteures questionnent l’émergence d’un anti-féminisme, à l’instar de la journaliste Francine Pelletier (citée dans le livre), tout en se faisant baromètre de la place des femmes dans la société d’ici et d’aileurs. Une oeuvre forte et essentielle.

Valentin Tardi


Créatrice de BD : le péché originel ?

Autopsie d’un malaise

« Généreusement, on ne leur accorde le droit d’exprimer une opinion politique par le vote que depuis 50 ans. La honte. Ce droit, elles ne l’ont d’ailleurs obtenu qu’en montrant leur poids et leur force. Qu’elles aient dû en arriver là nous gênent bien un peu mais bon, tout est bien qui finit bien, non ? Que nenni. Il semblerait que certains n’aient pas compris... Et si les femmes étaient toutes des immigrées ? »
Jean Auquier

Au festival de BD de Colomiers, en novembre dernier, je faisais une conférence sur l’image des femmes dans la BD. J’y rencontrai Chantal Montellier et Jeanne Puchol qui venaient témoigner de leur expérience de créatrices. À un public, comme de coutume, très majoritairement féminin, je rappellais une anecdote bien réelle : un journaliste m’a demandé un jour à qui je m’identifiais dans Tintin et je lui ai répondu "à Milou !", preuve s’il en était besoin qu’il n’y a pas de personnages féminins auquel une petite fille puisse s’identifier dans la vénérable BD d’Hergé. Jeanne Puchol évoqua le journal Vaillant qu’elle lisait, enfant, bien davantage que les magazines destinées aux petites filles. Phénomène courant à propos duquel on pourrait longuement disserter...

Quel rapport y a t-il entre ces deux anecdotes banales et les femmes et la BD ? Monsieur Molina, adjoint aux affaires culturelles de la bonne ville qui nous accueillait, en fit un raccourci étonnant. Concluant presque deux heures de débat, il nous avertit qu’il allait faire "un bon mot" et nous tint à peu près ce langage : " Puisque vous, dit-il en me désignant, vous vous identifiez à Milou et Mme Puchol, lisant Vaillant, à Pif ? Peut-on dire pour autant que vous êtes des chiennes ?"

L’incident aurait pu être clos et on aurait pu mettre au placard cette anecdote d’un rare sexisme et d’une rare bêtise, comme le fait d’un olibrius isolé ne reflétant en rien la façon dont les vrais amateurs du 9ème art considèrent les femmes bédéistes.

C’était sans compter sur la venue du festival BD d’Angoulême, qui fit l’objet d’un grand battage médiatique... C’est ainsi que même le très sérieux Monde lui consacra un encart spécial et notamment une double page intitulée : 25 ans de BD en 25 albums. Cet article était signé Yves-Marie Labé et Christophe Quillien qui ont interrogé 9 "spécialistes" de BD... tous masculins. Grâce à leurs avis éclairés, nos deux journalistes ont donc retenu 25 albums "tout en sachant que la loi du genre conduit nécessairement à des choix déchirants, voire à des oublis volontaires". Et devinez qui furent les grandes oubliées ? Les créatrices de BD pardi ! Pas une n’était présente dans cette sélection, pas même Claire Brétecher (...)

C’est Chantal Montellier qui me fit part de son écoeurement lorsqu’elle découvrit cet article. Elle me transmit un fax envoyé à la rédaction du Monde pour s’insurger contre la négation du "fait féminin" en BD (et cosigné par Jeanne Puchol, Nicole Claveloux et Catherine Beaunez), ainsi que la réponse d’Yves-Marie Labé à ce fax. Réponse édifiante dont voici la perle :

« Je suis désolé de ne pas être politiquement correct et de ne pas avoir glissé un auteur femme dans la liste des 25 albums sélectionnés sur une production en vingt-cinq ans de quelques 8.000 à 10.000 albums. Je n’aime pas les alibis, par principe et par conviction. Mais la prochaine fois, je (...) promets de trouver une "auteuse" de BD mère célibataire, juive, noire, homosexuelle et si possible végétarienne. Comme cela, toutes les minorités seront représentées d’un seul coup (...) »

Pour paraphraser Jannin, je ne vous poserai qu’une question : Vous trouvez ça drôle ?

D’aucuns pourront peut-être déplorer le cruel manque d’humour des femmes (ou faut-il écrire de La Femme ?), mais ne seront-ce point les mêmes qui s’étonnent qu’elles aient "encore" besoin d’écrire des livres sur les femmes dans la BD, de leur consacrer des conférences et des expositions, mais aussi d’avoir leurs journées, leurs maisons et associations, leurs refuges, même, lorsqu’il s’agit de femmes battues... Mais comment pourra-t-il en être autrement tant qu’une petite moitié algébrique de l’espèce humaine continuera à parler au nom de l’humanité tout entière en niant purement et simplement qu’il existe une autre moitié, majorité encore trop souvent réduite au silence, en BD comme ailleurs.

Annie Pilloy in PREAM-BULLES 98

Centre National de la Bande Dessinée Bruxelles


Une sorte de réponse...

Après avoir pris connaissance de certains textes répertoriés dans "Google", notamment une interview de Francis Lambert pour la revue "À Suivre", je tiens à préciser que mes propos de l’époque (78, le temps se fige sur nos robots !), concernant ma famille ("tous des marginaux, des exclus...") sont pour le moins excessifs. Soit le journaliste aura caricaturé, soit j’ai moi même considérablement chargé la barque, ce qui est probable compte tenu de mon état d’esprit de l’époque.

Ma famille était une famille aussi moyennement merdique que les autres (voir le recueil de dessins de presse intitulé "Sous PRESSION" publié aux éditions "Graphein"). Elle était "mixte", un peu ouvrière par ci, un peu bourgeoise par là... La maladie dramatique de ma mère et le malheur ont fait, par la suite, de gros dégats ; nous isolant, nous appauvrissant.

C’est presque au sortir (dans quel état psychologique !) de ce désastre familial, que j’ai tenu ces propos sans nuance. Je n’avais, à cette époque, pas une vision très claire de la situation que je subissais plus que je l’analysais.
Pour ce qui est de mon père, il n’est pas non plus ce qu’en présente l’interview. Fils de commercants aisés, il est d’abord devenu artisan puis pendant quelques années ouvrier, avant de passer agent de maitrise. Il avait également une formation et des diplômes lui permettant d’enseigner, ce qu’il n’a jamais fait.

Il est aujourd’hui retraité et coule des jours peut-être tranquilles à Saint-Etienne dans le quartier des universités. Il a 80 ans. Ce père qui n’en a que le nom et n’a jamais rien assumé a totalement ignoré mon existence, l’identifiant à celle, saccagée, de ma mère qu’il voulait absolument effacer de sa vie. J’étais le membre qu’il lui fallait couper pour être libre. Je devais ne rien valoir, être une nullité, pour lui faciliter les choses.

D’autre part, dans un texte signé par Thierry Groensteen, j’ai le sentiment d’être identifiée, un peu au premier degré, à certains personnages de mes histoires. Je tiens à préciser que je ne suis pas plus Andy Gang, que Julie Bristol ou Odile et ses crocodiles. Je ne suis Serge Zettler dans "Les rêves du fou", ou "Pussy", qu’en imagination et le temps de les créer. Cette Pussy qui est une "profanatrice", alors que je viens de reconduire le "bail" de la tombe de ma mère et de mes grands-parents...

Il serait tout aussi abusif et malhonnête de m’identifier aux prédateurs mâles ou femelles, qui abondent dans mes bandes, ou encore à Thierry Groensteen lui même, si je le prenais comme modèle pour l’une de mes fictions.
Isabelle Adjani qui a incarné Camille Claudel au cinéma, n’a jamais produit la moindre sculpture à ma connaissance, et Depardieu n’est pas Rodin.

Ma vie à moi, c’est la création. J’y consacre, depuis que j’ai quitté l’enseignement et avant cela les Beaux-Arts, toutes mes journées. Je n’ai pas le temps d’aller traquer les crocodiles pour de vrai, hélas.
Bien sûr, parfois les jeux de miroirs de l’imaginaire nous rapprochent dangereusement de certains personnages et certaines situations sont un peu vertigineuses. Mais il y a un pas entre le bord de la falaise et le précipice. Un pas entre le réel et le symbolique. Un espace existe qu’il ne faut pas refuser de voir, ni abolir.

Il est vrai aussi, qu’au sortir d’une histoire douloureuse et socialement très infériorisante pour ne pas dire complètement humiliante, on peut parfois s’identifier au pire, ce qui n’interdit pas, au contraire, de devenir meilleur(e). Toute chose contenant son contraire et inversement. Cela s’appelle la dialectique, je crois ?

Chantal Montellier, le 10 août 2001