“La violence elle part de là, elle part des couilles”, déclarait un journaliste Québécois après le massacre des étudiantes de l’école polytechnique de Montréal en 1989.
(Marc Lépine, âgé de vingt-cinq ans, ouvrit le feu sur vingt-huit personnes, en tuant quatorze (toutes des femmes) et en blessant quatorze autres avant de se suicider. Les crimes furent perpétrés en moins de vingt minutes à l’aide d’un fusil semi-automatique obtenu légalement.)

J’ai pour ma part consacré un album, La femme aux loups, paru en janvier 1998, à ce gynécide (gyné-, du préfixe grec gunê, gunaïkos « femme » et du suffixe latin -cide : « destruction », « extermination »). Une ancienne élève de cette école, Hélène Meynaud, cosigne le texte, même si elle apparaît trop souvent (et injustement) comme l’auteur unique du récit. Cet assassinat collectif donna le coup de grâce aux luttes féministes au Québec.

Beaucoup trop d’hommes se sont identifiés à Lépine, profitant de l’occasion pour crier leur haine de ces féministes qui leur “pourrissent la vie”.

Cette incapacité à prendre en compte la subjectivité de l’autre, de la femme, du dominé, de la victime, trouve un certain prolongement dans ce qui suit : un texte envoyé par Claude Grunspan et reçu par l’intermédiaire de “l’appel des appels” (appel75@yahoogroupes.fr).

Polanski, Mitterrand et les autres : le soliloque du dominant.

Depuis deux semaines, vous n’avez pu échapper à l’avalanche de commentaires sur l’"affaire Polanski", trop souvent plus beaufs les uns que les autres. La journaliste Mona Chollet élève le débat et rappelle les vérités nécessaires dans l’article ci-dessous. Vous pouvez aussi trouver l’article, avec les liens vers les sources citées, sur son merveilleux site « Périphéries » à l’adresse suivante :
[[http://www.peripheries.net/article324.html]->http://www.peripheries.net/article324.html]

Qui a dit que le journalisme était mort ?

POLANSKI, MITTERRAND : LE SOLILOQUE DU DOMINANT

Le carnet de Périphéries

L’arrestation de Roman Polanski à Zurich, le 26 septembre, et l’exhumation de l’affaire pour laquelle il reste poursuivi par la justice américaine, auront été l’occasion pour un nombre assez effarant de commentateurs - et de commentatrices - de démontrer une fois de plus à quel point leur vision de l’érotisme se passe aisément de cette broutille que représente, à leurs yeux, la réciprocité du désir féminin (on se contente en général de parler de « consentement », mais plaçons la barre un peu plus haut, pour une fois). En témoigne l’expression « vieille affaire de mœurs », utilisée dans les premières dépêches ayant suivi l’arrestation, ainsi que dans la pétition du gratin du cinéma mondial lancée en faveur du réalisateur franco-polonais : de nombreuses voix se sont élevées pour faire remarquer à juste titre que, s’agissant de la pénétration et de la sodomie d’une adolescente de 13 ans préalablement soûlée au champagne et shootée au Quaalude, c’était un peu léger.

Partout, les défenseurs du cinéaste soulignent, comme s’il s’agissait de l’argument définitif en sa faveur, que la justice « s’acharne » alors que la victime elle-même, Samantha Geimer, demande le classement de l’affaire : or, elle le demande parce qu’elle ne supporte plus l’exposition médiatique, et peut-être aussi parce qu’elle a été indemnisée ; pas parce que, avec le recul, elle admet que ce n’était pas si grave, ou qu’elle a bien aimé l’expérience, comme on semble le fantasmer...

De ses archives, Paris-Match a ressorti un article publié à l’époque, intitulé « Roman Polanski : une lolita de 13 ans a fait de lui un maudit » (la salope !). « La jeune « victime » pervertie n’était pas si innocente », révèle un intertitre. Et la journaliste de préciser : « Samantha G. est une Lolita en T-shirt, à qui des formes bronzées donnent nettement plus que son âge, d’ailleurs plus près de 14 ans que de 13. Elle a reconnu avoir eu, avant sa rencontre avec le metteur en scène, et au moins à deux reprises, des rapports sexuels avec un boy-friend de 17 ans. » Le fait que les relations sexuelles avec un(e) mineur(e) soient prohibées par la loi dans tous les cas devient ici un prétexte pour occulter la différence qui peut exister entre un rapport consenti et un rapport forcé. En résumé : sa non-virginité, à laquelle s’ajoutent ses « formes bronzées » de « Lolita » - elle n’avait qu’à ne pas être aussi bonne ! -, fait d’elle un objet appropriable par qui le souhaite ; dire oui à un homme, c’est dire oui à tous les hommes. (...)

On pourrait penser que, trente-deux ans plus tard, on en a fini avec un mode de pensée aussi archaïque. Mais Le Nouvel Observateur (1er octobre 2009) publie un article d’anthologie, dont le titre - « Une affaire vieille de trente ans - Qui en veut à Roman Polanski ? » - est un poème à lui seul. « La mère, une actrice en mal de rôles, a laissé volontairement sa fille seule avec Polanski, pour une série de photos, y lit-on. Le cinéaste, qui a la réputation d’aimer les jeunes filles, ne résiste pas. » Comme dans le titre de Match, les responsabilités sont inversées : ce n’est pas Samantha Gailey (son nom de jeune fille) qui a été piégée, mais Polanski, dont la « Lolita perverse » et/ou sa mère machiavélique auraient exploité sans pitié les faiblesses bien humaines - décidément, le pauvre homme va de « traquenard » en « traquenard ». Au mieux, si la jeune fille s’estime lésée, elle n’a qu’à s’en prendre à sa mère.

LE GRAND RETOUR DU PURITANISME AMERICAIN

Même Bernard Langlois, dans Politis (8 octobre), valide cet argument : « On peut aussi se poser quelques questions, écrit-il, au sujet de cette Lolita dont les charmes firent déraper le cinéaste, et que personne n’obligeait à se rendre en sa seule compagnie en un appartement désert pour y poser seins nus (c’est elle qui raconte) devant son objectif : l’ingénuité aussi a des limites. » Sans doute ; mais où se situent-elles précisément, ces « limites » de l’« ingénuité » ? Est-ce faire preuve d’« ingénuité » de porter une minijupe ? De se balader seule dans les rues après minuit ?... Au nom de quoi une jeune fille ou une femme qui poserait pour un photographe, même seins nus, est-elle censée avoir signé aussi pour passer à la casserole si elle n’en a pas envie ? Le problème, avec le refus de la loi du plus fort, c’est qu’il exige des positions un peu tranchées : soit il est affirmé, et il interdit les demi-mesures, soit on lui tolère des exceptions, et on voit alors immanquablement des décennies d’acquis féministes, voire simplement progressistes, se barrer en sucette.

Escamoter la question de la réciprocité du désir, c’est aussi ce qui permet de brandir la vieille accusation de « puritanisme » à l’égard de ces coincés du cul d’Américains (« l’Amérique qui fait peur », dit Frédéric Mitterrand). « Au bout de quarante-deux jours, Polanski est relâché en liberté conditionnelle, relatent Philippe Boulet-Gercourt et François Forestier dans Le Nouvel Obs. Il repart travailler. Une photo remet tout en question. Polanski, cigare aux lèvres, s’amuse à la Fête de la Bière en Allemagne. Le juge, irrité, casse le deal. » Ils omettent de préciser que, sur cette photographie à la Fête de la Bière, Polanski s’amuse entouré de jeunes filles : on a ainsi l’impression que ce juge est un rabat-joie qui manque terriblement de sens de la fête et n’aime pas que les gens « s’amusent ». Que l’Amérique puritaine veuille la peau de Polanski, c’est bien possible ; mais, dans le cas précis de l’affaire Samantha Gailey, l’argument est hors-sujet. Ce raisonnement nous rappelle celui de la penseuse antiféministe Marcela Iacub et de son collègue Patrice Maniglier lorsqu’ils affirment que, si on pénalise le harcèlement sexuel, c’est parce qu’on n’est « pas à l’aise avec la chose sexuelle » (voir sur ce site « La femme est une personne », 18 octobre 2005).

On s’est focalisé, depuis le début de cette affaire, sur ceux de ses aspects qui tombent sous le coup de la loi : Est-ce un viol ? Est-ce de la pédophilie ?... (Réfuter l’accusation de pédophilie semble d’ailleurs suffire, dans l’esprit de ceux qui le font, comme Alain Finkielkraut, à disculper Polanski, comme si le viol n’était pas une chose bien grave tant qu’il ne concerne pas un enfant.) Or, il se pourrait bien qu’il vaille la peine d’élargir le cadre, en s’intéressant à la mentalité qui peut, incidemment, conduire à « forcer la main » à une gamine de 13 ans ; une mentalité qui est loin d’être l’apanage d’un Polanski, et qui révèle la persistance des rapports de domination dans toute leur crudité.

COMME SI LES FILLES SORTAIENT DU VENTRE DE LEURS MÈRES EN RÊVANT D’ÊTRE MANNEQUINS

Bien que la compétition soit serrée, c’est indiscutablement Costa-Gavras qui peut revendiquer la palme de la « beaufitude » dans les réactions indignées à l’arrestation de son collègue cinéaste. « Cessez de parler de viol, il n’y a pas de viol dans cette histoire, assénait-il le 28 septembre sur Europe 1. Vous savez, à Hollywood, les metteurs en scène, les producteurs sont entourés de très beaux jeunes hommes, de très belles jeunes femmes, qui sont grands, blonds, bien bronzés, et prêts à tout. » (A Marc-Olivier Fogiel qui lui objecte qu’on parle ici d’une adolescente de 13 ans, il réplique : « Oui, mais enfin, vous avez vu les photos : elle en fait 25 ! » Commentaire perfide de Maître Eolas : « Il est vrai que 13 minutes d’un de ses films en paraissent 25, mais je doute de la pertinence juridique de l’argument. »)

« Prêts à tout. » Il est étrange que la société ne s’interroge pas davantage sur les mécanismes culturels qui font que bien des adolescents, et surtout des adolescentes, sont, en effet, « prêts à tout » pour une carrière dans le show-biz - comme si les filles sortaient du ventre de leur mère en rêvant de devenir mannequins. Dans sa déposition, Samantha Gailey racontait : « Il m’a montré la couverture de Vogue Magazine et demandé : « Voudrais-tu que je te fasse une telle photo ? » J’ai dit : « Oui ». On pense alors au bruit fait récemment par Picture Me, le documentaire réalisé par l’ancien top model américain Sara Ziff et son ex-petit ami, Ole Schell, sur son expérience dans le milieu de la mode ; un milieu que la jeune femme décrit comme « un environnement prédateur », « plein d’hommes d’âge mûr tournant comme des requins autour de filles jeunes et vulnérables » (voir « Top model exposes sordid side of fashion », The Observer, 7 juin 2009).

Devant la caméra, un jeune modèle du nom de Sena Cech raconte un casting avec l’un des plus grands photographes de mode. « Chérie, peux-tu faire quelque chose de plus sexy ? » lui demande-t-il ; puis son assistant lui dit : « Sena, peux-tu attraper sa queue et la tordre très fort ? Il aime quand on la lui serre vraiment très fort ». « C’était horrible, mais je l’ai fait, commente-t-elle. Et j’ai eu le job. Mais le lendemain, je me sentais mal. » (Voir l’entretien avec Sara Ziff dans The Observer.) Une autre, qui a finalement refusé que son témoignage figure dans le film, raconte comment, à ses débuts, alors qu’elle avait 16 ans et n’avait « encore jamais embrassé personne », un autre grand photographe (« probablement l’un des plus célèbres ») l’a coincée dans un couloir et lui a introduit ses doigts dans le vagin. « A peu près toutes les filles à qui j’ai parlé ont une histoire comme ça », affirme Sara Ziff.

« DES POUPÉES VIVANTES »

Cette violence s’ajoute à celle qui consiste, plus généralement, à traiter des jeunes filles comme de simples carcasses - « des poupées vivantes », dit Sara Ziff -, réduites à leur plastique, soumises à des exigences esthétiques tyranniques. Sur son blog, à la sortie de Picture Me, « Tatiana The Anonymous Model » faisait le lien, sous le titre « Modelling and the tragedy of Karen Mulder », entre le film et ce qui arrivait au même moment à l’ancien top model néerlandais. Celle-ci venait d’être placée en garde à vue à Paris pour avoir menacé de mort sa chirurgienne esthétique, à qui elle réclamait en vain une nouvelle intervention afin de corriger la précédente, dont elle n’aimait pas le résultat. L’épisode s’ajoutait à une histoire déjà chargée, marquée notamment par une tentative de suicide et un pétage de plombs sur le plateau de Thierry Ardisson. La bloggeuse rapporte ces propos plutôt troublants tenus par Mulder dans un entretien, peu après sa tentative de suicide : « J’ai toujours détesté être photographiée. Pour moi, c’était juste un rôle, et à la fin, je ne savais plus qui j’étais vraiment en tant que personne. Tout le monde me disait « Hey, tu es formidable » ; mais à l’intérieur, c’était de pire en pire chaque jour. »

La réalité de la condition de mannequin, le prix exorbitant auquel ces filles paient le culte que l’on orchestre autour d’elles et les millions de dollars dont on les couvre (et encore : pour les plus en vue d’entre elles, soit une infime minorité), fait l’objet d’un déni général. Les frasques d’une Kate Moss, malgré ses cures de désintoxication à répétition (elle expliquait sa dépendance à l’alcool par le fait que sur les défilés, à 10 heures du matin, il n’y avait rien d’autre à boire que du champagne), restent présentées comme un style de vie rock’n’roll et « rebelle » - rien d’autre. Comme le rappelle « Tatiana The Anonymous Model », l’un des dirigeants de l’agence Elite, Gérald Marie, ancien mari du top model Linda Evangelista, filmé en caméra cachée par un reporter de la BBC, en 1999, « en train d’offrir 300 livres pour du sexe à un mannequin de 15 ans et de spéculer sur le nombre de participantes au concours organisé par son agence avec qui il allait coucher cette année », est toujours en fonction. (Le Nouvel Observateur avait publié, sous le titre « On est comme ça, nous les mecs ! » - un vrai cri du cœur -, un article étonnamment sévère envers le reportage de la BBC et clément envers son objet.)

UN ÉROTISME DE VENTRILOQUES

Devant les remous suscités par le film de Sara Ziff et Ole Schell, les magazines féminins s’en sont fait l’écho - mais sans établir un lien avec la publicité constante qu’ils assurent à la condition de mannequin, en la présentant comme la plus enviable du monde, à grands renforts de Success Stories et de photos flatteuses. Pas une seule de leurs livraisons, en effet, qui ne relate le « conte de fées » vécu par tel ou tel modèle : comment j’ai été découverte dans la rue, comment un photographe m’a remarquée, comment j’ai enchaîné les couvertures et les défilés, comment je suis devenue riche et célèbre, comment j’ai rencontré l’amour, comment - apothéose - je suis devenue maman... Mais en passant plutôt rapidement, en général, sur l’étape « Comment j’ai dû empoigner la queue du Grand Photographe ».

Sara Ziff, qui a commencé sa carrière à 14 ans, relève combien il est problématique de demander à des filles de prendre des poses sexy, de jouer de leur sexualité, alors que celle-ci est encore balbutiante. On notera d’ailleurs l’ironie qu’il peut y avoir à hyper sexualiser des filles à peine pubères, pour ensuite les accuser d’avoir provoqué les abus dont elles sont victimes, en les qualifiant de « Lolitas perverses » ! Ce qui frappe, c’est la prédominance d’un érotisme de ventriloques, qui balaie la subjectivité des dominés. Par rapport à Samantha Gailey, Polanski était à tous points de vue en position de dominant : un réalisateur célèbre de 43 ans, face à une gamine anonyme de 13 ans, qu’il recevait dans la villa de Jack Nicholson... Interrogé sur son goût pour les jeunes filles, dans une séquence rediffusée le 2 octobre dans l’émission « Arrêt sur images » (sur abonnement) consacrée à l’affaire, il réfléchissait un instant, avant de répondre un brin tautologiquement : « J’aime les jeunes filles, disons-le comme ça... » Il ajoutait qu’il y avait différentes manières de réagir à la souffrance : « Certains s’enferment dans un monastère, et d’autres se mettent à fréquenter les bordels. » (A ceux qui font valoir que cet homme a beaucoup souffert, il faudra rappeler leurs prises de positions, la prochaine fois qu’ils fustigeront la « culture de l’excuse » si caractéristique de la gauche angéliste.) Il en va de même pour le ministre de la culture Frédéric Mitterrand, qui souligne que la fréquentation des prostitués thaïlandais lui a servi à apaiser ses tourments d’homosexuel mal assumé (lire à ce sujet les réflexions de Didier Lestrade sur son blog).

LA VIEILLE MYTHOMANIE DU CLIENT DE LA PROSTITUTION

S’abriter derrière son statut d’artiste pour justifier cet usage consolatoire de plus faible que soi ne va pas sans poser quelques problèmes. « La littérature, ironise André Gunthert sur Recherche en histoire visuelle, c’est comme la baguette magique de la fée Clochette : ça transforme tout ce qui est vil et laid en quelque chose de beau et de nimbé, avec un peu de poudre d’or, de musique et de grappes de raisin tout autour. Pour les poètes, la prostitution n’est plus la misère, le sordide et la honte. Elle devient l’archet de la sensibilité, l’écho des voix célestes, la transfiguration des âmes souffrantes. La littérature, ça existe aussi au cinéma. Talisman de classe, elle protège celui qui la porte de l’adversité. Que vaut une fillette de 13 ans face à une Palme d’or ? »

Erotisme de ventriloques, et production artistique de ventriloques, aussi, en effet. Frédéric Mitterrand se trouve en position de dominant non seulement parce qu’il paie un jeune Thaïlandais pour que celui-ci se mette au service de son désir (« I want you happy » : comme c’est touchant), mais aussi parce qu’il en fait ensuite un livre, dont la puissance littéraire n’a pas échappé à nos chevronnés esthètes braves patriotes, et dans lequel il projette sur le jeune homme les sentiments qui lui conviennent, avec cette étonnante capacité à se raconter des histoires que manifestent les clients de la prostitution (« Le fait que nous ne puissions pas nous comprendre augmente encore l’intensité de ce que je ressens et je jurerais qu’il en est de même pour lui » - voir les extraits sur le site du Monde). La tendance actuelle à la délégitimation et à l’effacement de la subjectivité des
dominés peut d’ailleurs s’observer dans des domaines très différents.

SOIS BELLE ET TAIS-TOI, OU LA PAUVRETÉ DES RÔLES FÉMININS

Porte-manteau à fantasmes, marionnette de ventriloque, c’est aussi la position la plus fréquente des femmes au cinéma. « J’avais envie de bastonner les gens qui me disaient : « Oh, tu étais formidable dans ce film ! » J’aurais voulu leur dire : ne me dis pas que tu m’as aimée là-dedans, je n’y étais même pas ! C’était quelqu’un d’autre ! » Ainsi parlait, en 1976, l’une des actrices - françaises et américaines - interviewées par leur consœur Delphine Seyrig pour son documentaire « Sois belle et tais-toi ». Edité en DVD par le Centre audiovisuel Simone de Beauvoir - que Seyrig a fondé -, le film, malgré sa mauvaise qualité technique, mérite le détour. Toutes y racontent la pénurie de rôles féminins, et, plus encore, leur pauvreté, les quelques sempiternels clichés auxquels ils se réduisent (« Ils sont très rares, dit l’une d’elles, les films où la femme est perçue comme un être humain »). Seule exception, Jane Fonda - dont l’abattage et le charisme crèvent l’écran - déborde d’enthousiasme en évoquant le film qu’elle vient alors de tourner avec Vanessa Redgrave : Julia, de Fred Zinnemann, sorti en 1977, qui raconte l’amitié entre deux femmes pendant la seconde guerre mondiale. A propos de son personnage, elle a cette formule éloquente : « C’était la première fois que je jouais le rôle d’une femme qui ne joue pas un rôle. »

Ces actrices parlent en des termes qui rappellent presque mot pour mot ceux de Karen Mulder : « Je ne savais plus qui j’étais », se souvient encore Jane Fonda en racontant son passage, le jour de son arrivée à la Warner, sur l’espèce de fauteuil de dentiste où atterrissaient toutes les actrices, tandis que les experts mâles se bousculaient au-dessus d’elles pour les examiner sous toutes les coutures et les maquiller. « Ils m’ont conseillé de me teindre en blonde, de me faire briser les mâchoires par le dentiste pour creuser les joues – j’avais encore mes bonnes joues d’adolescente -, de porter des faux seins et de me faire refaire le nez, parce que, avec un nez pareil, je ne pourrais « jamais jouer la tragédie » ! »

"L’HOMME EST UN CRÉATEUR, LA FEMME EST UNE CRÉATURE"

La volonté de modeler l’autre en fonction de son fantasme se traduit aussi, en effet, de la manière la plus concrète, en taillant dans la chair. Analysant les émissions de téléréalité qui mettent en scène des opérations de chirurgie esthétique, un critique de Télérama faisait remarquer : « Magie de la technologie au service d’une extrême violence. Violence contre le corps des femmes, « violence faite aux femmes », comme on dit. Violence presque symétrique à celle exercée par le port de la burqa [le « presque » est superflu, à notre avis]. L’acharnement mis à « dégager le visage », à « donner le goût d’être visible » dans un cas rappelle celui mis à masquer, à effacer dans l’autre. Les femmes qui se découvrent dans le miroir de Miss Swan « ne se reconnaissent pas ». Pas plus que les femmes portant la burqa. Rien à voir ? Non, rien à voir. D’ailleurs, a-t-on vu une mission parlementaire enquêter sur la chirurgie esthétique ? » (« Dégager le visage, c’est créer de la beauté », Télérama.fr, 30 juillet 2009 ; voir aussi le film réalisé par des féministes italiennes, Il corpo delle donne.)

« L’homme est un créateur, la femme est une créature » : autant dire que cette division des rôles a des racines très profondes (voir aussi à ce sujet « Les arts du spectacle, une affaire d’hommes », Les blogs du Diplo, 29 juillet 2009). Dans Sois belle et tais-toi, toujours, Maria Schneider, covedette avec Marlon Brando du Dernier tango à Paris de Bernardo Bertolucci, sorti en 1972 et dans lequel, comme dit Wikipédia, « une tablette de beurre devint célèbre », raconte, elle, que, durant le tournage, Bertolucci lui a à peine adressé la parole : « Il a fait le film avec Marlon. » Une autre lui fait écho : « Tout le cinéma n’est qu’un énorme fantasme masculin. » Trente-cinq ans plus tard, le constat, à peu de choses près, reste valable. La seule différence notable, c’est peut-être que plus personne, ou presque, n’y trouve sérieusement à redire.

Mona Chollet

Sur le(s) même(s) sujet(s) dans Périphéries :

* Le Chevalier au spéculum - Le Coeur des femmes, un roman de Martin Winckler - août 2009

* « Marianne, ta tenue n’est pas laïque ! » - Les filles voilées parlent, d’Ismahane Chouder, Malika Latrèche et Pierre Tevanian - avril 2008

* « La vie est un manège » - Etre femme sans être mère - Le choix de ne pas avoir d’enfant, d’Emilie Devienne - 3 février 2007

* Sexes - janvier 2007

* « Culte du corps », ou haine du corps ? - Normes de beauté - 4 octobre 2006

* Les pièges du pragmatisme - Prostitution - 8 juillet 2006

* L’Occident ou la phobie de la différence ? - La femme, l’étranger – 23 octobre 2005

* La femme est une personne - A propos d’un entretien avec Patrice Maniglier paru dans Libération - 18 octobre 2005

* Sortir du « harem de la taille 38 » - Le harem et l’Occident, de Fatema Mernissi, The Good Body, d’Eve Ensler - octobre 2005

* Une femme de ressources - Séverine Auffret, philosophe et essayiste - septembre 2005

* Fausse route II - Le féminisme ne se divise pas - 20 juillet 2005

* Un féminisme mercenaire - A propos de Pour en finir avec la femme, de Valérie Toranian, et de L’islam, la République et le monde, d’Alain Gresh - 8 novembre 2004

* « Une femme en lever d’interdit » - Thérèse en mille morceaux, de Lyonel Trouillot - septembre 2004

* La pyramide posée sur sa pointe - Après le Forum social européen de Saint-Denis - 21 novembre 2003

* Aïcha et les « gros tas » - Fortune médiatique des Ni putes ni soumises et des filles voilées - 30 octobre 2003

* Penser sans entraves - Annie Leclerc, philosophe - octobre 2003

* Demain, Frankenstein enlève le bas - Comment Elle vend la chirurgie esthétique à ses lectrices - 30 juillet 2003

* « Je suis, donc je pense » : la révolution copernicienne de Nancy Huston - Journal de la création et autres essais - décembre 2001

* Femmes « encarcannées » - La femme gelée, d¹Annie Ernaux - 14 juillet 2000

* Catherine Breillat cherche les problèmes - Une vraie jeune fille – juin 2000

Polanski, Mitterrand et les autres : le soliloque du dominant

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Il vous suffit de cliquer ici pour découvrir en ligne l’article d’Hélène Lazar sur la bande dessinée en France, paru dans la revue La Vie en rose.

En janvier 1985, quatre femmes publient dans Le Monde un manifeste qui dénonce la banalisation de la violence et du sexisme dans la bande dessinée. Il s’agit de Jeanne Puchol, Nicole Claveloux, Florence Cestac et Chantal Montellier, qui est à l’origine du manifeste.

Voici les références et la description de l’article :

- Auteurs : Lazar, Hélène ;
- Lieu d’édition : Montréal ;
- Éditeur : La Vie en rose ;
- Année de publication : 1985 ;
- Nombre de pages : p. 44-47 ;
- Collation : Ill. ;
- Collection : La Vie en rose, no 29 (sept. 1985) ;
- Thématique : Femmes ;
- Type de document : Tiré-à-part ;
- Langue : Français ;
- Cote : Numéro de périodique.

Résumé : Commentaire sur le manifeste de quatre dessinatrices françaises contre le sexisme et la violence dans les bandes dessinées ; illustration par l’histoire de la bande "L’écho des savanes" ; entrevue avec Chantal Montellier sur ce manifeste et sur son oeuvre ; présentation des dessinatrices Nicole Claveloux, Jeanne Puchol, Florence Cestac, Catherine Beaunez et Annie Goetzinger.

- Femmes dans la littérature ;
- Auteures et dessinatrices de bandes dessinées - France ;
- Bandes dessinées françaises - Thèmes, motifs ;
- Écho des savanes (Périodique) ;
- Sexisme dans la littérature ;
- Violence dans la littérature.

Note : Tous les numéros et certains articles de la revue La Vie en rose,
publiée de 1980 à 1987, peuvent être consultés à partir de l’index
accessible de cette page.

La bande dessinée en France, Quatre femmes en colère, par Hélène Lazar

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par Virginie TALET

Résumé

Ah ! Nana est un journal de bande dessinée publié entre 1976 et 1978. Adapté d’un magazine apparu aux USA en 1970, le Wimmen’s comix, sa spécificité est d’être réalisé par des femmes et de viser un lectorat féminin. C’est pourquoi il représente une aventure pionnière dans le monde de la bande dessinée française. Son contenu reflète les préoccupations féministes de son temps, pour aborder des sujets les plus délicats comme les plus tabous de la société de la fin des années 1970, parmi lesquels la sexualité féminine, l’inceste ou les différentes violences subies par les femmes. Des dossiers consacrés à une thématique particulière sont appuyés par une mise en image sans détours, crue et parfois cruelle. Il en faut beaucoup pour bouleverser les mentalités. Les femmes d’Ah ! Nana en ont-elles trop fait ? En tout cas ce projet était trop original pour survivre à cette époque. Il est un échec commercial que le poids de la censure condamne définitivement. Mais il reste une tentative, jusqu’ici jamais reconduite en France, de permettre aux femmes de s’exprimer dans la bande dessinée et il rend compte de leurs difficultés à être publiées.

Plan

- Un contexte opportun, des précédents
- Un magazine qui veut détruire les tabous
- Deux femmes, deux créatrices : Trina Robbins et Chantal Montellier
- Neuf numéros : censure masculine ou échec commercial ?

Ah ! Nana est un journal trimestriel qui représente une aventure particulière. Publié d’octobre 1976 à septembre 1978, son histoire est faite seulement de neuf numéros. Mais il a une spécificité qui en fait toute son originalité : il publie des bandes dessinées. Créé à l’initiative de Jean-Pierre Dionnet, Ah ! Nana se revendique d’être fait entièrement par des femmes et pour des femmes [1]. Son apparition s’inscrit dans un contexte culturel qui consacre la bande dessinée et plus encore dans un contexte social marqué par l’émancipation des femmes et les conquêtes féministes. En effet les années 1970 sont considérées comme celles de l’ « âge d’or » de la bande dessinée. On assiste en France à l’essor des bandes dites pour adultes, et il est de bon ton de faire sauter les tabous [2]. La culture underground, venue des États-Unis se démarque. Ainsi Ah ! Nana est publié par les Humanoïdes Associés, éditeurs de Métal Hurlant [3]. Son parcours est étroitement lié à celui de ce « grand frère », qui est l’un des meilleurs exemples de la mise en images de l’underground français et de la contestation sociale. Ah ! Nana se fait aussi l’écho des revendications féministes de son temps. Sans détours ni tabous, le journal ose aborder des sujets difficiles et controversés, pour faire réagir l’opinion, parmi lesquels la pédophilie, l’inceste ou encore l’homosexualité. Pour cela, il s’est entouré, par delà les frontières nationales, de scénaristes et de dessinatrices de talents au succès plus ou moins reconnu. Pourtant, ce magazine se révèle une aventure de courte durée et qui a souffert de son avant-gardisme. De ce fait, il n’a guère marqué les esprits.

Un contexte opportun, des précédents

Le premier numéro de Ah ! Nana sort en octobre 1976. Nous connaissons des antécédents de journaux réalisés par des femmes et d’ailleurs Ah ! Nana en reprend le slogan « fait par et pour les femmes » [4]. Trois éléments concourent à sa naissance.

Tout d’abord, nous sommes alors dans un moment clé pour l’histoire des Femmes et le Mouvement de Libération des Femmes (MLF) semble marquer un tournant, en particulier par sa volonté de médiatisation. Il faut choquer, pour frapper les esprits et amener un changement dans les mentalités. Pour cela le MLF utilise la provocation et l’humour parfois satirique [5]. C’est ce même esprit qui domine le ton d’Ah ! Nana.

Parallèlement se développe la bande dessinée adulte. Ce courant, en symétrie au mouvement underground et aux révolutions sociales des années 1960-1970, a permis d’aborder tous les sujets. Ainsi, les dessinateurs osent de plus en plus, la BD devient engagée et se politise. Mais surtout le milieu des années 1970 semble marquer une époque charnière qui relie le monde de la bande dessinée et celui des féministes, dont les États-Unis sont les promoteurs. En effet, les femmes n’ont guère été impliquées dans la bande dessinée et la littérature de science-fiction. L’une des pionnière dans le récit d’anticipation est Mary Shelley6, qui a mené une vie assez libre pour son époque et a su imposer son travail aux hommes. Son Frankenstein ou le Prométhée moderne, l’histoire tragique d’un médecin grisé par son savoir qui donne naissance à une créature artificielle, sensible mais monstrueuse aux yeux des hommes, est publié pour la première fois en 1818 de manière anonyme, puis signé nom en 1831. Frankenstein reflète cette « inquiétude moderne » née des bouleversements de la révolution industrielle occidentale, et reste une source d’inspiration pour les magazines de bandes dessinées. Mais si dans ce domaine les femmes apparaissent très peu nombreuses au premier abord, c’est que d’une part l’Histoire ne s’est pas intéressée à elles, et que d’autre part elles utilisaient un pseudonyme, de préférence masculin. Toutefois, les évolutions sociales du XXe siècle permettent aux femmes qui écrivent de sortir de l’oubli petit à petit. D’autant que la bande dessinée est un art qui n’est apparu que durant la deuxième moitié du XIXe siècle. La meilleure source, et d’ailleurs une des seules, pour connaître les premières femmes à faire de la bande dessinée, reste le magazine Ah ! Nana lui-même, qui consacre dans ses numéros une chronique intitulée Histoire de la BD féminine. C’est ainsi que dans le premier numéro7, on apprend que Marie Duval, pseudonyme utilisé par la française Isabelle Emilie Tessier, serait la première femme à avoir travaillé dans la bande dessinée. Elle fut l’encreuse puis rapidement la seule réalisatrice de ce que l’on peut considérer comme l’une des premières bandes dessinées publiée par le magazine Judy sous le nom de Ally Sloper, dès 1867. En ce qui concerne les précédents de magazines de BD destinés aux femmes en France, je n’ai découvert qu’un seul exemple, et il n’a pas marqué les esprits. Il s’agit de Vaillante : le journal des fillettes, paru entre 1946 et 1948 aux éditions Vaillant, publications du parti communiste qui éditent depuis 1945 le journal du même nom Vaillant8, et qui sortent là son pendant féminin. Mais il s’agit d’une sorte de manuel scolaire pour apprendre aux petites filles à se tenir à leur place, c’est-à-dire à la maison. Il ne laisse guère de place aux femmes dans sa rédaction.

Par contre, Les États-Unis ont été les premiers à diffuser à une échelle plus large les bandes dessinées faites par des femmes. Cela tient à la culture des comics [6], qui s’y répandent dès la fin des années 1930. C’est dans la maison d’éditions Fiction House qu’apparaissent pour la première fois des véritables héroïnes, femmes d’action tenant la vedette et dont la majorité ont été créées par des femmes. Mais diffuser alors de la bande dessinée féminine tient d’un simple souci de profit et non pas d’une reconnaissance de la qualité du travail des femmes [7]. Les choses évoluent à la fin des années 1950, lorsque les révolutions sociales et le mouvement underground [8] permettent, petit à petit, l’installation d’une véritable scène féminine, qui travaille dans la bande dessinée. C’est alors qu’en 1970 apparaît It Ain’t Me Babe [9], le premier véritable recueil de comics, entièrement féminin. Ce journal connaît le succès et ouvre la voie à d’autres journaux de bandes dessinées féminins qui se répandent avec plus ou moins de succès. Ainsi, quelques femmes imposent peu à peu leur style sur la scène de la bande dessinée, et soulèvent les problèmes, qu’ils soient sociaux ou liés à l’éducation des filles. Elles sont amenées à se retrouver presque toutes dans le Wimmen’s comix, qui sort la même année que son prédécesseur It Ain’t Me Babe. Le magazine se veut sans violence. Il est réalisé par des femmes qui fonctionnent en un collectif, dont la direction éditoriale est tournante. Pourtant, le septième numéro intitulé « les femmes et le crime » est interdit en 1977 pour pornographie, ou plus véritablement « parce qu’il dérange » [10]. Ce magazine où ne participent que des femmes, parait irrégulièrement et est très souvent menacé d’extinction [11]. La situation des États-Unis contraste avec celle de la France, où à cette époque, la seule dessinatrice dans la bande dessinée qui connaît du succès est Claire Brétécher [12]. Son statut vedette au sein du journal Pilote, n’empêche pas sa mise à l’écart lors des conférences de rédaction, animées par René Goscinny [13].

Né dans ce contexte et s’inscrivant dans une histoire de la BD féminine, Ah ! Nana est dès ses débuts très engagé. Mais il ne revendique nulle part une quelconque identification à une organisation féministe. Chantal Montellier explique les raisons de son apparition : « On voulait notre support car à l’époque, il était vraiment très difficile de publier pour une femme. Il y avait des résistances plus ou moins conscientes de la part du milieu de la BD quasi exclusivement masculin. Tout reposait sur un système de reconnaissance dans lequel les femmes n’entraient pas. Fatalement, certaines devaient se cantonner au dessin pour enfant et les rares femmes qui arrivaient à publier dans des journaux BD n’étaient même pas admises en conférences de rédaction » [14].

Un magazine qui veut détruire les tabous

La politique du journal est développée dans l’éditorial du premier numéro d’octobre 1976. Il explique, outre sa périodicité trimestrielle, l’envie de liberté des créatrices de réaliser un journal ne répondant plus aux phantasmes machistes et il déclare : « Ah ! Nana sera cosmopolite », « nous pouvons vous assurer que les prochains numéros sauront laisser la part belle à la bande dessinée, mais avec une partie rédactionnelle de plus en plus importante, sur des sujets inédits. Pour vous, en effet, des femmes se raconteront : par la plume ou le pinceau et hors de toute contrainte ». En effet, l’observation de la ligne éditoriale fait apparaître les éléments suivants. Ah ! Nana se compose majoritairement de bandes dessinées (de 58 à 75 % de la surface rédactionnelle), mais aussi de chroniques rédactionnelles. Quelques annonces sont également présentes : des publicités des différentes sorties d’albums chez les Humanoïdes Associés, d’éditeurs, ou encore bulletins d’abonnement au journal. Mais ces dernières sont peu représentées par rapport aux bandes dessinées puis aux pages rédactionnelles qui s’imposent de manière crescendo [15]. La couverture est particulièrement soignée, car elle est un élément de la plus haute importance sur laquelle s’arrêtent les regards des hypothétiques acheteurs. Elle a avant tout le privilège de la couleur et évolue au fil des numéros tout comme l’illustration qui la compose.

Les couvertures de chacun des numéros publiés sont d’une pertinence qui n’a d’égal que le contenu lui-même de l’exemplaire. Leur but est d’interpeller, voire choquer. Cependant le premier éditorial ne parle pas des hommes d’Ah ! Nana, ce qui peut être vu comme une manœuvre volontaire, puisque des auteurs masculins sont publiés régulièrement dans le magazine. Mais la revue rectifie d’elle-même ces propos dans le numéro de janvier 1977 : « Dans notre premier éditorial, nous avions omis de vous parler des hommes d’Ah ! Nana – ne voyez là aucune préméditation. Tardi avait travaillé sur le scénario d’une femme (Michèle Costa-Magna). Cette fois ci, vous retrouverez deux petits anciens : l’infatigable Moebius et François Rivière, qui nous prête sa plume à propos de la chère Agatha Christie. Il y en aura d’autres, tous ceux qui voudront bien nous suivre dans notre univers. Voilà qui répondra par des faits à tous ceux qui nous ont taxé à la va-vite d’hyperféminisme. Fin du règlement de compte » [16]. Les auteurs masculins s’adaptent à la thématique du journal et réalisent des BD ou des chroniques qui s’intègrent parfaitement à une logique féministe et qu’ils signent souvent par un pseudonyme féminin [17]. Pourtant Ah ! Nana n’est pas souvent tendre avec la gente masculine. Un second aspect de la ligne éditoriale du magazine, est d’être destiné à un lectorat féminin. Il est respecté tout au long des publications. Ah ! Nana vise un public féminin large, pour toucher plus que la génération qui a vécu directement les événements majeurs de l’émancipation des femmes. Pour cela, le magazine publie des bandes dessinées tout en réalisant des chroniques dédiées à l’actualité, le plus souvent féministe, et dont les bandes font souvent écho.

Le journal développe des portraits de femmes qui servent de modèles car elles se sont imposées dans des activités typiquement masculines, comme la musique ou la littérature. Une rubrique gazette apparaît dès le numéro 2. Elle est dédiée à l’actualité, en particulier féminine, dans les domaines de la presse, de la télévision, de l’art, des livres, ou encore du cinéma pour déborder sur l’actualité sociale et politique dont des femmes sont les victimes : notamment à propos des violences conjugales. Ainsi Ah ! Nana s’engage sur le terrain politique, pour dénoncer les inégalités qui règnent au sein de la justice française. Le magazine n’hésite pas à prendre parti pour montrer des exemples d’hommes qui ont agressé des femmes, et dont, pour la plupart, les procès ont abouti à des peines jugées insuffisantes [18]. Au fur et à mesure, la gazette s’étend à une actualité plus générale, même si la femme est toujours le sujet de prédilection [19]. Une rubrique complémentaire, le féminoscope, traite petit à petit dans la gazette de l’actualité féministe tout particulièrement. Le poids des pages rédactionnelles s’accentue à partir d’avril 1977 (numéro 4). A cette date, Ah ! Nana décide de consacrer chacun de ses numéros à un thème particulier [20]. Celui-ci se développe tout le long du numéro, dans les chroniques mais aussi une partie des bandes dessinées. Ces thèmes choisis, souvent polémiques, reflètent l’esprit provocateur du magazine.

Le premier dossier est consacré au « nazisme aujourd’hui ». Ce n’est pas pour autant un des sujets de prédilection des revendications féministes. Une explication est offerte dans l’éditorial du numéro : « Le Nazisme ? Ca sonne un peu comme un thème pour Anciens Combattants, ou, comme un sujet pour Historia, mais évidemment, ce n’est pas de ce nazisme là dont nous voulions vous parler. Bien plutôt du fait que, sournois et inquiétant il renaît insidieusement sous d’autres formes : rééditions dans un but « documentaire », des textes de propagande les plus ignobles, glamourisation des fastes nazis, de ses uniformes et de ses décors, regards attendris sur une période rétro, etc. etc. Non, bien sûr, le nazisme n’est pas de retour, mais, quand « la bête immonde tressaille, on ne se méfie jamais assez de son réveil »24. Tout y passe : de la mode aux objets et symboles du nazisme, en passant par la littérature et le cinéma. Enfin, deux femmes interviennent pour montrer leur dégoût du racisme, en particulier anti-juif. Déjà dans le numéro 1, la toute première bande dessinée, aborde la question de la tolérance. Elle reprend plusieurs contes qui sont détournés pour réaliser une histoire multiraciale, où une princesse « Blondasse » finit sa vie avec un « Gros chachat », un prince à qui on a jeté un sort, mais qu’elle accepte sous cette forme.

Le dossier suivant a pour titre : « la mode démodée ». Du côté social, il montre le rôle de l’évolution de la société et du féminisme, dans la manière pour les femmes de s’habiller. Le vêtement est un instrument de reconnaissance sociale et d’identité. Mais la mode a de nombreux côtés pervers. Elle enferme la femme dans des carcans. Finalement, elle est une barrière à la personnalité qui doit se cacher derrière le moule de la représentation vestimentaire. Les différentes bandes dessinées publiées dans Ah ! Nana au fil des numéros traitent souvent de la mode, de son côté libérateur ou inversement de sa façon d’entretenir l’image de la femme-objet. Par exemple, Mona réalise Une histoire exemplaire [21]. Il s’agit d’une femme épiée tandis qu’elle s’habille. Mais ses chaussures à semelles compensées la font tomber. Un homme qu’elle appelle à l’aide en profite pour la violer. En faisant allusion à Marie-Madeleine, l’auteur montre que la mode peut faire passer les femmes pour des prostituées et des allumeuses, au regard des hommes qui y voient une provocation : une femme libérée passe du stade de victime sexuelle à celui de coupable de perversion. L’épilogue voit l’arrivée d’une super héroïne, qui est en réalité une représentante du MLF. C’est elle qui explique la morale de l’histoire, basée sur les carcans de la mode et des vêtements qui oppriment le corps des femmes : « Perchées sur des talons hauts, fagotées dans nos jupes, paralysées par nos ceintures, soutiens-gorge et corsets, la mode nous livre pieds et poings liés à nos agresseurs ».

Un autre dossier est consacré à l’homme. En effet, Ah ! Nana tente de lever le voile sur le mystère masculin. L’équipe dresse les portraits du nouveau mâle et de la perle rare. Le modèle du « vrai mec » machiste est critiqué tandis qu’un article nous fait le compte-rendu d’une réunion du Mouvement de Libération des Hommes, ou MLH, qui se veut une réponse au MLF. Les bandes dessinées, parlent rarement des hommes positivement. Quelquefois jeune premier romantique, « l’homme » est surtout le symbole de l’oppression des femmes. Ainsi, il est souvent caricaturé, critiqué, d’autant qu’il est souvent utilisé pour dénoncer le patriarcat, comme les mouvements féministes ont pu le faire durant ces années 1970 [22]. Les BD tournent les hommes en dérision. Elles s’attaquent à leur libido, leur machisme. Plus loin, elles montrent qu’ils ont de tout temps aliéné les femmes. Cecilia [23] est parmi celles qui mettent le plus souvent des hommes en action. Dans Sorpiloro Posapiano a le cœur sur la main [24], elle met à jour la face cachée des hommes. Sur une demi planche, on suit les aventures d’un homme qui montre qu’il a le cœur tendre pour conquérir une dame qui ne veut pas de lui. Il arrivera à ses fins, mais on découvre les faux-semblants de ce Sorpiloro, qui oblige sa femme à se prostituer, car il est en vérité un proxénète. Il faut rappeler que la prostitution est analysée par une partie des féministes comme la situation la plus extrême du rapport du pouvoir entre les catégories de sexe, une organisation lucrative de l’exploitation sexuelle [25]. Il y a celles qui pensent la prostitution comme un travail qui demande une législation, et les autres qui n’y voient qu’une manifestation de violence envers les femmes.

Le numéro 6 intitulé « le sexe et les petites filles », évoque ce que les fillettes et les préadolescentes pensent de la sexualité. Mais il va aussi plus loin pour laisser une place à la pédophilie et son histoire, ainsi qu’à la prostitution des enfants. Le thème de la sexualité, déjà tabou en lui-même, est encore plus difficile à aborder quand il s’agit des enfants. Le magazine s’insurge contre le manque de communication dans les familles à propos du sexe. Les bandes dessinées du numéro illustrent largement ce dossier, comme celle de Nicole Claveloux30 (Une gamine toujours dans la lune31), qui représente une petite fille qui attend avec impatience d’avoir ses premières règles, de voir son corps se développer et d’avoir une sexualité.

Les dossiers suivants continuent de rendre compte des revendications des mouvements féministes. Ces dernières portent depuis 1975 sur la dénonciation du viol et des violences que subissent les femmes au quotidien et qui sont dans leur majorité ignorées par la législation française32. C’est dans cet esprit que le numéro 7 de Ah ! Nana choisit d’aborder la violence, mise en parallèle avec les pratiques sado-masochistes33. La question de la violence est soulevée à travers le viol féminin, mais aussi masculin. Car, si le viol des femmes commence à être évoqué, grâce notamment aux féministes, le magazine s’inquiète des hommes qui subissent les mêmes sévices, comme par exemple lors des bizutages qui imposent l’image d’un homme fort. Pour lui, quelle que soient les préférences sexuelles, les pratiques sado-masochistes impliquent un rapport de force où il y a un dominant et un dominé. La violence et l’insécurité sont dénoncées en tant que sujets de prédilection des revues et des journaux qui en font un argument de vente et donc les banalisent. De plus, la majorité des bandes dessinées contribuent à cette banalisation, car elles représentent souvent des femmes, dominées ou dominantes, mais qui sont toujours stéréotypées, et sur lesquelles, les dessinateurs (sous-entendus les hommes) projettent toute leur violence. Quant à la lutte pour la reconnaissance du viol comme délit, elle prend également forme dans Ah ! Nana. Mais le viol n’est pas tout, les violences exercées sur les femmes en raison de leur sexe sont multiformes34. Le sexisme dit ordinaire, la pornographie, le harcèlement sexuel, mais aussi les violences conjugales sont autant de violences qui ont leur place dans Ah ! Nana. Les plaisirs solitaires féminins sont développés, par exemple dans Rockette 35 où comme les hommes ont leur poupée gonflable, les femmes ont leur nounours. Ah ! Nana consacre son numéro 8 à l’homosexualité et la transsexualité36. Il aborde le « délit d’homosexualité »37 masculine et féminine dans l’Histoire, sa répression selon les époques, son commerce esclavagiste. Les mouvements féministes et homosexuels ont été le fer de lance d’une critique radicale des normes sexuelles, critique qu’Ah ! Nana illustre dans Où est Gwendoline ? qui représente une séance sado-masochiste entre femmes. Celles-ci sont en réalité des hommes mariés qui rêvent de devenir de véritables femmes.

Le dossier du dernier numéro paru est consacré à l’inceste. Tabou dans toutes les sociétés, la mythologie le présente comme une pratique courante. Le complexe d’Œdipe est abordé dans le cinéma, la littérature, tandis que son absence est relevée dans le code pénal. Les bandes dessinées s’en prennent encore à des thèmes délicats. Cecilia dans Le plus grand amour [26], exprime le lien incestueux d’une mère pour son petit garçon. Ce dernier grandit et quand il comprend, il cherche à s’enfuir à tout prix. Marie-Ange Le Rochais exprime, le désir d’une adolescente, qui veut pousser son père à l’inceste39.

Ah ! Nana aborde donc des sujets que les bandes dessinées permettent de dédramatiser40, et donc parfois de mieux faire passer des messages que les chroniques rédactionnelles. Les thèmes comme la masturbation féminine, l’inceste, la sexualité enfantine, y sont étudiés et illustrés sans aucuns détours. Tenir de tels propos il y a presque une trentaine d’années, signifiait alors rompre la loi du silence. Aujourd’hui on ose davantage les évoquer, notamment à travers des magazines de société, bien que parfois cela nécessite encore d’extrêmes précautions.

Deux femmes, deux créatrices : Trina Robbins et Chantal Montellier

17Il existe quelques femmes aux Etats-Unis qui se sont lancées dans la bande dessinée underground. Ah ! Nana nous permet de les rencontrer. Parmi elles, se détache Trina Robbins. Elle a débuté dans les comics et a su s’imposer petit à petit dans le monde des hommes, et dans la mouvance encore plus fermée de l’underground. C’est en 1970 qu’elle entre en contact avec les femmes du journal It Ain’t Me Babe. Avec elles, Trina acquiert une conscience politique et féministe et profite de la célébrité relative que lui offre ce magazine pour publier un comic book avec seulement des dessins de femmes. Elle participe également à la création du Wimmen’s comix. Elle est ravie de pouvoir concilier ses convictions féministes, avec ce qui se vend et qui a bercé son enfance. On la découvre en France dans l’éphémère journal Johnny41. Féministe engagée, elle s’attache à montrer des femmes, libres de toutes entraves et de tous carcans masculins. La femme est maîtresse de sa vie, de son destin, de son corps. Elle excelle d’ailleurs dans la représentation de ses héroïnes, habillées de façon sexy et provocante. Les personnages de Trina ont parfois de nombreux amants et sont souvent des prostituées.

18D’ailleurs, pour elle, « la putain idéale, n’est pas tenue par les obligations et les liens sociaux ; elle est honnête envers elle-même, et plus près de la vérité – qui après tout sort nue du puits – et c’est pour cela que le summum c’est la putain détective, plus à même de découvrir le vrai »42. Les drogues également sont souvent utilisées en particulier pour leur côté à la mode43. Mais elle sait être implacable quand il s’agit d’aider au financement d’un projet de désintoxication.

19Trina Robbins est une créatrice dont le talent est reconnu aux États-Unis et qui compte parmi les plus professionnelles des collaboratrices de l’aventure Ah ! Nana. La française Chantal Montellier n’a pas connu le même parcours. Issue d’un milieu ouvrier et populaire, elle devient d’abord professeur de dessin avant de rejoindre la Capitale pour exposer ses œuvres. N’ayant pas les moyens suffisants pour persister, elle se tourne vers le dessin de presse44. En 1974 parait sa première bande dessinée dans Charlie mensuel. Elle participe d’autant plus volontiers au projet Ah ! Nana qu’elle-même avait déjà songé à créer un magazine où les femmes pourraient s’exprimer en bande dessinée. À la différence de Trina Robbins, elle est une féministe modérée et se contente de faire son travail pour le magazine en regrettant son côté parfois radical45. Pourtant la première bande qu’elle réalise entièrement pose le problème de l’avortement au moment de la Loi Veil. Sur la vingtaine d’albums qui ont jalonné sa carrière depuis 1978, la plupart ont été directement introduits en librairies, sans prépublication dans la presse. Chantal Montellier demeure très marginale dans le monde de la bande dessinée. Le choix de sujets âpres et son militantisme sans concession ne lui ont jamais permis de connaître un grand succès public. Les rachats ou la disparition de ses principaux éditeurs passés (Les Humanoïdes Associés et Futuropolis) l’ont longtemps desservie. Toutefois, en 2001 sort Sous pression, un recueil comprenant des dessins de presse (depuis 1972), des dessins libres, des textes inédits personnels ou d’amis, illustrés ou non. À sa suite, elle publie en 2003, Social Fiction, recueil de divers récits de ses bandes à succès46, nominé pour le prix du patrimoine lors du festival international de bandes dessinées d’Angoulême en 200447.

Dans ses bandes, Chantal Montellier n’a de cesse de faire croisade contre tous les mécanismes d’oppression et d’aliénation du citoyen, de la femme et de l’artiste48. Ces ingrédients, on les retrouve dans Ah ! Nana. Ses bandes tout en noir et blanc traduisent nos inquiétudes, nos angoisses, nos peurs, un certain étouffement de l’individu et sont de plus très marquées politiquement, ce qui parait naturel pour cette solidaire du parti communiste. La plus célèbre qu’elle ait publié dans Ah ! Nana est Andy Gang. Elle raconte les aventures d’un brigadier de police dans un commissariat de Marseille, brun, plutôt beau garçon. Cette série dénonce le racisme, les bavures et la corruption policière en plaçant les personnages sans cesse dans des situations négatives. Andy Gang donne une certaine image de la France, bourrée de stéréotypes sur les marginaux, jeunes, ou les immigrés, qui lui empêchent de voir les vrais coupables. Chantal Montellier identifie les forces de police comme des gens corrompus, incapables de reconnaître leurs erreurs, mais aussi violents et machistes. Face à des bavures cautionnées, Chantal Montellier dénonce également la parodie de justice et exprime un désir de liberté pour notre société.

Tout ce qui peut menacer la liberté de l’individu est stigmatisé par Chantal Montellier. Celle-ci nous propose la vision d’un univers glacé, habité par une violence aveugle et un fascisme qui cache son nom49. Son expérience dans Ah ! Nana lui permet, comme à quelques autres dessinatrices, d’accéder à une certaine reconnaissance ou d’être publiée. Pourtant, le magazine n’existe que le temps de neuf numéros.

Neuf numéros : censure masculine ou échec commercial ?

Le 18 Août 1978, une publication du Journal Officiel annonce que le magazine Ah ! Nana est interdit de vente aux mineurs. Le numéro 9 qui sort comporte un dossier consacré à l’inceste, ce qui vaut au journal d’être immédiatement censuré pour pornographie. L’équipe du magazine50, interprète cette censure comme une expression de la domination masculine, qui, toujours active au plus haut rang de la politique du pays, n’accepte pas de se voir donner des leçons par des femmes qui s’expriment en toute liberté. Il faut toutefois relativiser ces propos. Il est sûr que les créatrices croyaient beaucoup en ce magazine. Cependant, on ne peut nier le fait que le contenu du magazine est assez choquant pour son époque. Les sujets abordés, qu’ils viennent des hommes ou des femmes, restent relativement tabous. Le ton du journal est donc le résultat d’une expression contestataire, telle qu’on la trouve déjà dans certains magazines de bandes dessinées de l’époque, tels que Métal Hurlant ou l’Écho des Savanes, mais pour la première fois en France sous la forme de revendications féministes. Cet esprit libertaire se retrouve dès les couvertures, particulièrement provocantes, voire équivoques et suggestives. On peut comprendre que la commission paritaire51, ait du mal à accepter que des jeunes enfants puissent tomber sur celles-ci. Cette interdiction de vente aux mineurs, veut dire qu’Ah ! Nana se trouve dès lors dans les rayons des marchands de journaux aux côtés des revues pornographiques. Plus encore, cette censure étant souvent assimilée à une interdiction d’affichage, voire une interdiction totale, les libraires ne vendent plus le magazine interdit aux mineurs. Cette mesure condamne donc Ah ! Nana. Il n’en reste pas moins que le fait que le magazine soit dirigé par des femmes, a joué en leur défaveur. Après tout, d’autres journaux de bandes dessinées n’ont pas attiré l’attention de la commission paritaire, alors que leur contenu n’était en aucune manière moins provoquant. Nous sommes au contraire alors à une époque où s’étale une bande dessinée très machiste et pornographique.

Trina Robbins décèle plusieurs raisons à la faible présence des femmes exerçant dans la bande dessinée52. La première cause est le fait que la BD, à la différence du monde de l’illustration pour enfants, est un champ masculin. Les histoires obéissent encore souvent aux archétypes des héros virils sauvant des filles naïves, un peu greluches. Ainsi la BD renvoie les petites filles qui la lisent, à un rôle passif. Elle reste un support pour les fantasmes masculins, érotiques mais aussi violents. Contestation oblige, les thématiques « tabous » les utilisent, mais le plus souvent de manière péjorative. L’underground, bien que voué aux causes du progrès, reste dans sa trame générale sexiste. Il n’est pas rare que la femme dite « libérée » soit tournée en dérision et calomniée. Dans une même optique, la féministe est critiquée voire insultée. Ainsi les années 1968 et le mouvement underground n’empêchent pas que persistent dans les bandes dessinées des corps de femmes maltraités. Bien sûr, la femme n’est pas la seule à subir des violences dans ces images. On pourrait y ajouter la société, les policiers… Simplement, l’underground contribue à cibler un public encore plus masculin en ce qui concerne la bande dessinée. Il est donc difficile pour une femme d’y trouver sa place. Une autre chose à considérer tient à l’éducation des filles. Dès la petite enfance, « la société prépare les petites filles à sacrifier leurs rêves et leurs ambitions professionnelles »53… Ce rôle reste dans les esprits féminins et l’idée de renverser les choses, les inverser au masculin parait difficile. La manière dont les femmes sont élevées, ainsi que le poids des maternités ont longtemps empêché les femmes de s’exprimer, d’être des créatrices. De plus il est important de remarquer que pratiquement aucune femme n’a pu longtemps gagner sa vie uniquement comme dessinatrice de bandes dessinées. Elles ont toutes une autre activité à côté, alors qu’il apparaît que la littérature est la pratique artistique la mieux tolérée chez les femmes. Ainsi, les dessinatrices de bandes dessinées françaises qui publient sont très peu nombreuses dans les années 1970-198054.

Cependant cela ne suffit pas pour expliquer la disparition du magazine. Ah ! Nana est victime d’un véritable échec commercial. Il n’est tiré qu’à 30 000 exemplaires, ce qui est un petit tirage. De plus, seulement la moitié des numéros est régulièrement écoulée. Ce constat place Ah ! Nana comme un magazine aux bases financières difficiles. Aussi, une fois l’imprimeur payé, cela ne fait pas beaucoup de bénéfices à se partager pour toute l’équipe des collaboratrices, qui sacrifie une part de son salaire pour que le journal survive. On peut se demander également si la volonté éditoriale du magazine de faire connaître des créatrices de bandes dessinées ne s’est pas heurtée à la réalité d’un certain manque de professionnalisme de la part de quelques collaboratrices novices. De plus, les filles n’ont pas vraiment beaucoup d’héroïnes à qui s’identifier, et les femmes ne sont pas, en leur grande majorité, familières du monde de la bande dessinée. L’éducation, joue là encore un rôle. Une dernière responsabilité, pouvant expliquer la faillite d’Ah ! Nana, est celle de son contenu. À cause des thèmes qu’il aborde dans ses bandes dessinées mais aussi dans ses diverses chroniques et dossiers spéciaux, il est considéré comme choquant par des hommes puisqu’il est censuré. Mais il est probable que des femmes partagent le même point de vue. Qu’il parle de politique, de société ou de psychanalyse, Ah ! Nana le fait sur un ton direct, cru, voire militant quand il s’agit de la condition des femmes. Cette franchise, et cette ouverture d’esprit sont clairement avant-gardistes pour l’époque, et ce d’autant plus si on considère que ce sont des femmes qui parlent ainsi. Les lectrices, comme la commission, pouvaient espérer, que le ton se « calme » avec le temps, ce qui est loin d’être le cas. Ainsi, certaines collaboratrices du magazine, expriment un certain ras-le-bol dans le dernier numéro : « Allons-nous toute l’année parler de cul – n’ayons pas peur des mots », « Alors, d’accord, à la rentrée, on laisse tomber ces histoires de fesses, hein, d’accord ? »55. Parler du sexe, pour faire parler du journal, est une chose, mais cela en est une autre si cela tend à faire de lui une revue pornographique. En voulant aborder divers sujets très libertaires, trop longtemps, Ah ! Nana s’est peut être perdu lui-même.

Il reste qu’Ah ! Nana a été une aventure originale. Par ses thématiques, le magazine a montré qu’il était un précurseur en son domaine. Il a été l’allié des revendications féministes de son temps, jusqu’à aborder des sujets touchant à la condition féminine, et qui n’auront de réponses légales que bien des années plus tard. Il témoigne des vrais débuts des femmes dans la BD, et a marqué profondément celles qui y ont participé. Pourtant, Ah ! Nana n’a pas permis a beaucoup d’entre elles de se faire connaître, ni pu faire naître des vocations. Depuis, peu de femmes ont réussi à se faire un nom, comme Chantal Montellier, ou Florence Cestac, autant dire que la bande dessinée en France reste aujourd’hui encore majoritairement un domaine masculin, concurrencé de plus en plus par les « mangas »56 japonais qui reconnaissent l’existence de créatrices et d’un lectorat féminin.

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JENNEQUIN Jean-Paul, 2002, Histoire du comic book, volume 1 : Des origines à 1954, Vertige Graphic, Paris.

MOLLITERNI Claude, 1990, Histoire mondiale de la bande dessinée, Paris, P. Horay.

ORY Pascal, 1983, L’entre-deux-mai : Histoire culturelle de la France, mai 1968-mai 1981, Paris, Éditions du Seuil.

PASSA Landry, 2004, Définition et évolution du modèle masculin dans le magazine Pilote 1959-1974 : carnet de bord d’une génération, mémoire de maîtrise, Thébaud Françoise (dir.), Université d’Avignon et des pays de Vaucluse.

PICQ Françoise, 1993, Libération des femmes : les années-mouvement, Paris, éditions du Seuil.

POUSSIN Gilles, MARMONNIER Christian, 2005, Métal Hurlant : la machine à rêver 1975-1987, Paris, Denoël Graphic.

RENARD Jean Bruno, 1986, Bande dessinée et croyances du siècle, Paris, PUF.

REY Alain, 1978, Les spectres de la bande, Paris, édition de minuit.

TALET Virginie, juin 2004, Les magazines Métal Hurlant et Ah ! Nana : deux expériences dans l’univers underground en France (1975-1987), mémoire de maîtrise, Thébaud Françoise (dir.), Université d’Avignon et des pays de Vaucluse.

THÉBAUD Françoise (dir.), 2002, Histoire des femmes en Occident tome 5 : le XXe siècle, Paris, Plon.

6 Elle est née à Londres en 1797 et décédée en 1851.
7 En octobre 1976.
8 Qui deviendra en 1969 Pif Gadjet.

23
24 Extrait de l’éditorial du numéro 3 d’avril 1977, p. 3.
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30 Cette dessinatrice illustratrice est l’une des plus connues de cette aventure. Outre ses bandes dessinées pour AH ! Nana puis plus tard pour Métal Hurlant, elle débute dans l’illustration pour les éditions Harlin Quist en 1967 et dès 1971 apparaît dans Okapi. C’est en particulier comme illustratrice qu’elle fait carrière, pour Gallimard, Grasset, Bayard Éditions… Filippini, 2000.
31 Ah ! Nana numéro 6, pp. 5- 10.
32 Picq, 1993.
33 Le titre donné en couverture est « La France cruelle ? Le sado-maso : une leçon de tolérance. La violence : apocalypse immédiate ou mensonge politique ? ».
34 Hirata, 2000, pp. 245-250.
35 Ah ! Nana numéro 5, pp. 20-22.
36 Le numéro sort en juin 1978, alors que les 30 et 31 janvier et le 11 mars de la même année, quatre revues homosexuelles se sont vues interdites de vente aux mineurs, ainsi que d’exposition et de publicité par voie d’affiche.
37 L’homosexualité reste un délit jusqu’en 1981.
38
39 Dans Vampir, Ah ! Nana numéro 9, pp. 22-25.
40 Groensteen, 1999.
41 Ce magazine, qui porte ce titre en l’honneur du chanteur Johnny Hallyday, paru en 1970.
42 Brod et Bisgeglia, 1986, « Trina Robbins et les femmes », pp. 75-87.
43 Ah ! Nana numéro 9, Le vin des hannetons ou la drogue démoniaque de la lune martienne, pp. 40-46. Cette histoire illustre les effets hallucinogènes des drogues.
44 Pour Combat syndicaliste, l’Unité, l’Humanité Dimanche, la Nouvelle Critique
45Voir le site http://perso.wanadoo.fr/frboudet/Montellier.html, où se trouve une interview de Chantal Montellier réalisée par Francis LAMBERT, à l’origine parue dans le magazine A Suivre numéro 4, Mai 1978, Paris, Casterman.
46 Aux éditions Vertige Graphic pour la France.
47Une biographie plus complète se trouve sur le site http://perso.wanadoo.fr/ frboudet/Montellier.html
48http://www.mediadesk.com.fr/groensteen.
49 Alessandrini [dir.], 1979.
50 Elle s’exprime dans l’éditorial du numéro 9 consacré à cette nouvelle, sous la plume de Carine Lenfant. Voir aussi le site http://bdoubliees.com/metalhurlant/ annees/1978.html
51 Mise en place par la loi n°49-956 du 16 juillet 1949 il s’agit d’une « commission de contrôle et de surveillance » chargée d’exercer une censure a posteriori – et dans certains cas une censure préalable – sur les publications pour la jeunesse mais également par un glissement sémantique remarquable, sur les « publications de toute nature présentant un danger pour la jeunesse »… Crépin et Groensteen (dir.), 1999.
52 Brod et Bisceglia, 1986, « Trina Robbins et les femmes », pp. 75-87.
53 Horer et Socquet, 1987.
54 Cahiers de la BD numéro 65, septembre octobre 1985.
55 Extrait d’Ah ! Nana numéro 9, septembre 1978, « lettre ouverte à la rédaction », p.15.
56 Bande dessinée en japonais.

Virginie TALET, « Le magazine Ah ! Nana : une épopée féministe dans un monde d’hommes ? », Clio, n°24-2006, Variations

http://clio.revues.org/index4562.html.

Le magazine Ah ! Nana : une épopée féministe dans un monde d’hommes ?

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Moni

ÉVOQUER, RÉVÉLER, CRÉER, ÉCRIVENT-ELLES.

PROLOGUE

Oui, Obama c’est bien, mais : à quand une femme métisse noire à la Présidence des EAT ?

Bon, j’en suis sûre d’aucuns vont dire la revoilà la Moni qui fait sa Grégo… Pourtant, j’aurais bien voulu vous mitonner un Édito de début d’année al dente, qui pétille, qui fleure bon le bolduc, les baisers sous les serpentins,les guis et houx nouveaux. Mais foin !

Y a du travail dans l’amour, et tout ça, au fond, qu’on écrit, ne vous y trompez pas, c’est de l’amour ! Parce que moi, ça va... mes journées sont pleines et j’ai tant à faire encore...

2009, je les vois venir ces jeunes garçons et ces jeunes femmes-écrivains, eux, perdus, s’accrochant aux conventions, elles se heurtant à ces murs visibles ou invisibles, prêtes à se reformater à la hache des désirs archaïques, riantes, ignorantes du prix payé par les générations précédentes, et replongeant dans les éternels, dissolvants et pesants archétypes féminins...

VOIR VENIR ?

Les masques en tombant ne remettent pas forcément les pendules à l’heure.

Même si, depuis quelques années, des remous de société, des luttes personnelles ou collectives laissent émerger (jusqu’à ce que l’émergence s’étiole), ça et là, quelques personnalités féminines parmi les artistes dont l’œuvre compte, être femme et créatrice ne va pas de soi. On peut observer la toujours grande disproportion dans le nombre d’hommes et de femmes artistes, publiés, exposés, aidés, suivis, reconnus.

Rien n’est encore juste et simple en ce domaine.

Un artiste, lorsqu’il est en contact avec ce qui le pousse jusqu’au geste de produire un objet, une œuvre, un moment de vie, n’est plus, ni homme, ni femme, ni enfant, ni vieillard, ni mémoire, ni amnésie, ni destruction, ni construction, ni désir, ni volonté, ni peur, ni courage, ni mensonge, ni vérité, ni silence, ni larmes, ni sourire, ni bruit, ni animal, ni humain, ni matière, ni vide, et pourtant aussi tout cela à la fois, et bien d’autres choses encore !

Dans cette confrontation où pour l’un, l’Autre est féminin, cet envol dans l’inconnu, vers les cimes et les abîmes de soi-même, qui privilégie “l’anima”, la finesse, la fragilité, le don… les hommes, eux, s’accomplissent. Ils ouvrent le grand livre, entrent dans l’exaltante aventure du “Je est un autre”, s’étonnent de ce secret fertile d’être double, de ce double jeu exaltant.
De l’écart du monde, de la si nécessaire solitude, du dialogue avec leur féminité, ils sortent grandis, gagnants.

Les femmes, elles, devant le choix de se confronter à “l’animus”, de vivre une virilité qui leur semble, la plupart du temps, encombrante, ou de tourner en rond dans le vertige du féminin qui va vers encore plus de fêlure, de faille, de vulnérabilité... prisonnières d’une spirale folle et sans issue, les voilà qui se désarment, s’épuisent, se démultiplient, se désagrègent.

Et, sauf si elles deviennent George Sand, Gertrude Stein, Marguerite Yourcenar, Hélène Cixous, Ariane Mnouchkine… (ces femmes qui ont assumé la rencontre avec leur part masculine et qui ont été protégées aussi bien que des hommes créateurs), elles deviennent souvent folles, déconsidérées, détruites, abandonnées, suicidées... comme Camille Claudel, Clara Schumann, Frida Khalo, Virginia Woolf, Diane Arbus, Janis Joplin, Marilyn Monroe, Édith Piaf, Aloïse Corbaz, Louise Brooks, Dalida, Séraphine de Senlis, Sarah Kane…

Ou il arrive qu’on les supprime comme Zahra Kazemi dite Ziba, Sharon Tate et son bébé tués par Charles Manson, la belle actrice libanaise Susanne Tamim poignardée, Margaret Strauss brillante concertiste assassinée par son mari, Giuseppina Pasqualino di Marineo, violée et étranglée à Istambul, Kathy Felner, frappée à mort à Vienne, Olympe de Gouges décapitée, Dulcie September descendue à bout portant…

À moins que, comme Colette ou Marguerite Duras à la fin de leur vie, faisant mine d’être revenues de leur insolente jeunesse, une rencontre amoureuse, une passion, étaye ce corps de lutte avec l’ange et les dragons qu’est le corps de l’artiste… Que seraient devenues Marguerite Duras et son œuvre sans la rencontre avec Yann Andréa, dans un moment où, dangereusement alcoolique, elle était visiblement rentrée dans un processus final ? Nous n’aurions probablement jamais pu lire "La maladie de la mort", "La pluie d’été", "la douleur", "L’amant", ni tous les textes d’après 1981 et les films et les mises en scène, et les propos.

Quant à Colette, elle aussi très choyée jusque sur le tard, elle fut, finalement, si entourée de gens aimants, aimés, qu’elle eut le loisir de décider librement du rythme de ses moments choisis d’écriture, de solitude, ou de dialogue avec le monde.

Qui a mesuré réellement, la part secrète de création rendue possible par les forces discrètes,tues, oubliées de toutes ces femmes effacées qui ont épaulé, dans l’ombre,l’aventure des créateurs masculins ? Et -sauf rarissime exception- existe-t-il un homme qui a su protéger la création féminine aussi “naturellement” que des femmes l’ont fait, depuis toujours, envers un artiste, la plupart du temps masculin ?

Il semblerait, encore de nos jours, que les artistes femmes sans “anges gardiens” soient vouées à certains enfers, quelles que soient leurs capacités de joie, d’humour, leurs aptitudes au bonheur...

N’avez-vous jamais observé, lorsque vous êtes une femme qui crée, cette étrange chose qu’est la surprise dans les regards qui attendent un autre corps, une autre voix, un autre sexe, une autre figure ?

Les images, les représentations, ont décidément la vie dure. L’ouverture est sans doute dans nos forces de changements des vieilles formes de représentations, qui trouvent si peu de tribunes en ce moment, dans la vitalité des générations futures, dans leur capacité à réinventer les modes de vie, ne supportant plus ceux qu’on leur impose et qui ont fait leur temps, dans leur capacité à partager entre filles et garçons, tous les gestes, des plus extraordinaires aux plus quotidiens, sans aucune discrimination…
Mais que de lourdeurs, que de gâchis jusque-là !

Je m’amusais en écoutant, il y a quelques jours à peine, Jean-Pierre Vincent répondre d’un ton léger sur France Culture à une question à propos de ce déséquilibre au théâtre, des places de pouvoir artistique si peu occupées par des femmes… Il répondait très souriant, et assez désinvolte quelque chose comme : “… ça vient, ça viendra, regardez Julie Brochen, Muriel Mayette. Ça se fera tout doucement avec les générations à venir...”

Oui, cher Jean-Pierre Vincent, mais quel dommage si, pour une question de générations vous n’aviez pas pu nous donner “La Cagnotte”, “Woyzek”, “Les Précieuses et L’Impromptu”, “Le Misanthrope”, “Germinal”, “Dans la jungle des Villes”, “La tragédie optimiste” et tant d’autres chefs d’œuvre de théâtre, si vous n’aviez pas pu travailler aussi magistralement avec Michel Deutsch, Bernard Chartreux, Dominique Muller, André Engel… simplement parce que vous auriez été… une femme ! Seriez-vous aussi désabusé et serein devant cette question ?

Désolée d’enfoncer le clou mais je viens d’apprendre avec un certain frisson glacé qu’un nouveau mot vient d’être inventé. C’est “féminicide”, qui signifie : meurtre d’une femme tuée sans aucune autre raison que d’être une femme. Il existe même un calcul des “femmes manquantes” : plusieurs millions, particulièrement en Chine et aux Indes par avortement à l’annonce du sexe du bébé à venir.

“Le réel est si porteur d’épouvantes et de jouissances paroxystiques mêlées, que seuls les poètes en risquent une approche. Devant son surgissement, nos pâles réalités résistent du poids gigantesque des traditions, des conventions, d’un confort suicidaire.

N’oublions pas que tout pourrait être autrement” (Clarissa Pace).

Alors, pour finir encore… Encore un désir de poète en forme de vœu :
“Nous voulons explorer la bonté contrée énorme où tout se tait.”
(Guillaume Apollinaire).

Je m’y emploierai en 2009. Et vous ?

Moni

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